17-08-05
FUTONS TATAMIS ET VODKA

Fred Fenollabbate, Friedrich, http://www.neurosex.com

Chen Kaige, Adieu ma concubine
Bruxelles, jeudi,
Le
lit derrière moi s'est moisi. Mais pas de mauvaises odeurs pour
inquiéter mes narines, je ne suis plus là. Est-ce que c'est parce que
j'ai un autre lit? Peut-être pas, parce que je voulais moi-même devenir
un lit. LE LIT.
Alors si je ne sens pas la mauvaise odeur de
l'ancien lit moisi, c'est que je suis partie de cet endroit. Et comme
je ne me sens pas coucher par terre ni rester debout ni assise c'est
que je le suis devenue, ce lit. Ce lit de la petite mer.
Quand j'ai vu la grande mer, j'ai compris.
Le dehors, maintenant, amour.
Le
passé n'existe pas plus que le présent. Sans parler du futur. Tout est
futur ou alors rien n'est. La vie est futur ou alors elle n'est pas.
Habillée ou sans vêtements, je suis nue. Mais non, ce n'est même pas
ça. Plus de différence entre quoi que ce soit. Pourquoi les Japonais
depuis toujours sont-ils si modernes? Réponse: par le zen. On pourrait
dire aussi par le jeu maîtrisé du signifiant. C'est pareil. On ne
comprend rien au zen, à la puissance (la bonne car il y en a une
mauvaise aussi, très mauvaise...) du signifiant, si on n'a pas rejeté
tout ce qui constitue nos traditions, et mêmes celles de notre
modernité. Je ne peux pas dire pourquoi je vous attends, étoiles
filantes du zen, sinon pour la simple raison que je sais que vous êtes
là. Et donc, voilà, je ne vous attends pas.
Hier, j'ai vu... le
miroir du miroir. C'est une eau profonde, à la fois limpide et opaque
comme le sont les yeux bleus de D. L. Car les yeux de D. L. (dé-aile)
sont bleus mais je ne le vois pas. Glauques. Comme je suis glauque!
Grande est la voie du glauque. Respirer comme on se déshabille est
réservé aux initiés.
Prendre cette main qui n'a pas de doigts. Mais
comment faire pour ne pas la briser entre mes omoplates folles qui
crient dans la nuit blanche de cette Russie que je ne connais pas et
que je rêve de plus en plus précisément, si précisément que je me suis
rendu compte que je n'ai même plus à boire de la vodka. Alors oui, je
comprends, j'ai bu pas mal de vodka pour fuir les petits Européens
blancs. Il y a un marécage vaste, clair et profond au milieu de ma
poitrine. Il est tiède. A l'automne, il battra peut-être pour toi. Ou
te battra. Je ne cours plus. Après rien. Parce que rien, ça
existe. Rien ne vient trop tard. J'ai mangé les yeux du crapaud: je
suis assistante de réalisateur, inspiratrice de scénario, costumière et
habilleuse (travail consistant à déshabiller plutôt et le plus tôt est
toujours le mieux), maquilleuse... Faudrait que j'apprenne à tatouer et
je tatouerai les acteurs comme il se doit, c'est mon secret. Mon coeur
est une frontière.
Elle bat et donc elle n'est pas stable. Une
frontière qui n'est pas stable ne peut être dignement appelée
frontière. Une frontière se doit d'être stable. Mais alors si mon coeur
est une frontière, qui ne l'est pas, qu'est-il donc?
Je ne voudrais plus ni rire ni pleurer. Entre les deux. Ce sourire pâle et aigu comme l'éclair.
Je
veux dire qu'il y a mieux à faire que perdre et gagner. Je veux dire
que là rien n'est à dire parce que tout est à faire. Et défaire. Et je
vois dans un oeil déchiré par un store trop tôt baissé que là où je
fends et bas en brèche, je n'y suis plus parce que le pouvoir n'est pas
mon fort. Je suis beaucoup trop forte pour ça. Voir la zébrure de ma
puissance n'est pas vraiment chose à craindre même si bien sûr c'est
terrifiant. Et aujourd'hui, je ne sais pas quel jour de ce beau mois
d'août de la cinquième année après les trois zéros, j'écris d'une main
si sûre que c'est comme de la calligraphie. Me voilà devenue japonaise.
Vive. Ardente. Nue. Lit.
09-08-05
NOTRE LA-BAS SECRET

Jacques Fabien Gautier d'Agoty

Jacques Fabien Gautier d'Agoty

Nijinski, L'après-midi d'un faune
L'important
ce n'est pas là où on va, c'est ce qu'on en ramène. Et ce qu'on en
ramène bien sûr dépend du bon choix de la destination, choix se
mesurant non pas à la recherche de l'exotisme, de la distance,
mais aux besoins immédiats, du moment. Je crois que pour nous ce qui
compte c'est de partir et d'aller là où il y a de la mer. C'est ainsi
que partis tout près, nous nous sommes retrouvés très loin, pour nous
retrouver nous-même, chacun et ensemble. Quittant tout ce qui
encombrait, la gêne, le parasitisme. Allant, sur son conseil, suivi
parce que correspondant aux besoins comme à l'envie du moment, trouver
pour moi une nouvelle mer, chose pas évidente pour moi si attachée à ma
mer primitive, la toute petite. Et là quand je dis "petite", cela me
concerne moi autant qu'elle. Nouvelle mer donc bien appréhendée cette
fois car je me disais, en chemin vers elle, que l'eau c'est toujours
l'eau, où qu'elle soit. Et si j'ai pu me dire cela c'est grâce à la
phrase de Maître Dôgen, ma nouvelle passion, nouvelle vision...,
(lecture proposée par un nouvel et invisible ami), disant que ce n'est
pas, comme le croient les imbéciles c'est-à-dire le plus grand
nombre, l'eau qui se trouve dans les mers, les fleuves, les
rivières mais que c'est dans l'eau que se forment fleuves, mers...
Basculement intégral, ravissement au sens premier du terme.
Et
là-bas j'aimais chaque matin avant de quitter la jolie chambre blanche,
lumineuse, (ah! la lumière de cet endroit où l'on baigne tout le temps
dans le ciel si présent), ranger les algues, bien les cacher durant mon
absence, les algues mises à sécher, et le soir, en rentrant, de les
déballer pour les remettre à l'air amoureusement. Je ne sais pas
pourquoi dans le fond j'avais ce besoin de cacher les algues quand nous
n'y étions pas... Et j'ai commencé alors à faire durant ce voyage, tout
ce que mon amant me demandait. De bonne grâce et tout de suite. Comme
de me déculotter devant l'église du village alors qu'il n'était que
vingt heures...
Et puis dimanche matin Philippe Bl., bien-aimé,
m'appelant tout serein de son endroit aussi fabuleux de vacances, à qui
j'ai dit nos promenades dans les dunes, s'est exclamé, sans que j'aie
eu besoin de lui faire un dessin, cette phrase que j'adore:"Ah! la
dune! La dune épouse le corps. Et le corps épouse la dune."
Voilà à
quoi on a joué. Magnifiquement travaillé. Et mon Fred si fatigué avant
de partir, trop longtemps empêché de créer, s'est mis à faire des
photos superbes pour son film. C'était un régal de le voir chaque matin
prendre son appareil.
Là-bas on a fait l'amour tout le temps et
d'une manière touchant la perfection je dois dire. Où l'élan
contemplatif et fusionnel, jouissance Autre, était concommitant aux
ébats de pur désir, déchirure et souveraine honte.
Nos hôtes aussi étaient charmants.
Je
prends bien soin maintenant de mon bien-aimé. C'est là ma tâche
essentielle. C'est étrange parce que l'écriture, en apparence venant en
second plan dans mon organisation quotidienne maintenant, y trouve
paradoxalement sa place première, je veux dire celle lui convenant le
plus parfaitement. Je suis une vraie petite mère. C'est extrêmement
beau et riche à vivre. Dimanche matin, je m'étais fait rien qu'à
moi-même cette réflexion. Et l'après-midi, en ballade, F. m'a dit:
"Quand on demandé à Truffaut s'il y avait, dans Jules et Jim,
une expérience personnelle, il a répondu qu'il a fait ce film pour
faire plaisir à sa mère." Voilà, il n'y a rien à ajouter de plus à ce
sujet. Pour le moment.
Nous ne faisons plus maintenant que rêver à
la maisonnette où ne nous n'avons pas logé encore, découverte là-bas au
fond du jardin.
J'en ai rapporté 7 pages magnifiques de mon roman.
Et ce n'est encore qu'un début! Et F. de nouvelles séquences
magnifiques de film. Et la musique est en chemin, je crois bien.
Ce
matin, j'ai travaillé Maître Dôgen. Dans lequel j'ai vu que dans le
rapport maitre/disciple l'on peut voir le secret de la vision. La
vision étant dans la vie la chose essentielle. D'elle, tout dépend.
13-07-05
LE RETOUR DE LA OU L'ON NE REVIENT PAS
Traité de musique grec, papyrus

Rainer Werner Fassbinder, Hanna Schygulla
Juste après avoir senti, il y a de cela quelques années, "dans une autre vie" comme le dit souvent John Le Carré, qu'on ne pouvait plus le voir, mon angoisse se formulait comme ça: plus d'imprévu désormais dans mes nuits. Sans doute parce qu'avec Phil les rendez-vous se prenaient toujours au dernier moment, de préférence quand était déjà bien avancée la nuit. Et j'avais pris l'habitude, au fil des mois, d'être réveillée par la sonnerie du téléphone. Phil de la Nuit. L'imprévu, ou peut-être pas, c'est que je l'ai revu, bien revu oui l'autre soir... On s'est dit alors que nous savions que nous allions un jour nous revoir, restait à en trouver la modalité. Et c'est Fred qui par le travail l'a trouvée.
Je suis incapable de savoir ce qui me lie à lui. Ce qui lie Fred et lui. Peut-être parce que lui seul à ma connaissance est capable dans un bar à trois heures du matin de vous inviter à danser sur de la musique qu'on n'aime pas mais on s'en fout dit-il, une danse très serrée. Tellement érotique. Et si peu sexuelle à la fois. Vraiment étrange. C'est peut-être ça le secret de ce qui peut se passer entre nous. Séduction épurée. Et lui seul sait si bien envelopper sans vous dévorer. Mes Sonnets, cette histoire..., me reviennent en tête. Avant-hier dans ses bras, je lui ai dit: "Tu es un démon." Il en fut étonné. "Comment moi, un démon? Avec la tête que j'ai?" "Et oui toi justement avec ta tête d'ange." "Ah oui bien sûr, je comprends!" dit-il en se collant encore un peu plus.
Je peux lire enfin le Nietzsche de Lou Salomé. Merveille des merveilles. Un développement alerte et concis, magistral, de l'intrication volupté-cruauté-religieux, par le circuit mental de Nietzsche retraçant, à partir de la polymorphie des pulsions contradictoires, la scission entre la pensée et la passion, la domination de l'une par l'autre, avec le dédoublement du soi, et la hiérarchisation qui s'établit, pensée supérieure et dès lors se fait l'entrée du religieux... Comment l'on ne peut avancer qu'en se détruisant, comment le désir a partie liée avec la destruction. Inévitablement. Comment maladie et santé se font l'une par l'autre.
Faire de la philosophie c'est un chant sans mélodie, dit Deleuze. J'ai toujours remarqué cette accointance entre la philosophie et la musique. Les meilleurs philosophes ont toujours voulu être aussi musiciens, jamais l'inverse. Les meilleurs philosophes, comme Nietzsche, Wittgenstein, ont souffert de maux physiques terribles. J'y vois là l'action de la musique sans la musique, le sacrifice de la musique. La musique où seules peuvent exulter ensemble toutes les pulsions contradictoires, hors de la réflexion, sans doute au coeur matriciel de la pure pensée. J'écoute avec bonheur des concertos et sonates pour luth de Vivaldi, Handel, Kohaut. Cela m'inspire beaucoup pour mon roman. Maintenant quand j'écoute de la musique, je pense à ce qu'a dit un ami musicien sur la musique polyphonique et cette vision, de musicien, me fait mieux entrer encore dans la musique. Avant elle me serrait fort, me pénétrait pour m'emporter. Maintenant, non seulement il y a ces effets-là mais une intimité plus ténue et solide à la fois. Quelque chose proche de ce qui me vient avant les mots, quand j'écris... Au-delà des couleurs, des émotions, des sensations. Une épure, et pour moi c'est les mots, leurs très mystérieux nids. Musique et mots très proches, comme avant dans la tragédie grecque. Et bien avant aussi.
Mon petit journal secret avance. C'est de la folie de n'y relater que ce qui se passe dans un réseau très étroit de personnes. Non seulement comme si le monde autour n'existait pas mais, et c'est ce qui est encore plus fou, comme si ces personnes ne vivaient que ce qui s'y passe, là... Une épure, encore.
06-07-05
VERS...

Tatsumi Kumashiro, Le rideau de Fusuma
Andrei Tarkovski, Andrei Roubleev
Inutile de vouloir se retrouver tel qu'on était, avant. Avant une brisure. Elle est faite pour se retrouver différent. Dès lors, que c'est su, vivre cette sorte de flou, éparpillement d'être, en fait précision plus grande dans des tonalités plus basses et plus hautes, intensité vive, sans plus attendre d'impossibles retrouvailles avec un moi fané, perdu, viennent plus pures les sensations de la nouvelle modalité d'être. Davantage de folie qu'avant? Non, mais... inchangée, de ne plus côtoyer ni se battre avec une rationalité, toujours chercher à tout expliquer, résidu des peurs à mettre des pseudo-concepts sur ce qui fait jouir et effraye, elle excelle maintenant à se déployer dans sa pureté.
Vivre avec en soi la fragilité, la proximité du chaos et des destructions possibles, maintenant que... Est-ce que c'est ça l'éternelle jeunesse? Son secret.
J'ai le projet d'ouvrir un nouveau journal intime, très secret, sans en divulguer l'adresse, adressé seulement à celui qui par hasard le trouverait.
J'y écrirai différemment.
Je peux écrire sur tous les modes qui me plaisent, ceux à inventer. Je laisse aux autres les modes éventés, ils y excellent, eux qui se repaissent des saveurs rances. A eux le succès. A moi le secret.
Je devrais développer mes possibilités médiumniques. Ces jours derniers se sont produites deux nouvelles "sensations-déductions" par rapport à des choses arrivées à des amis qui ne m'en avaient rien dit et que je n'avais même pas vus. L'une d'elle fut précise, une petite maladie d'un certain, mais l'autre non, c'est pourquoi je dis qu'il faudrait travailler ça. Parfois, comme ça, les messages m'arrivent comme si c'était moi qui les pensais, quand c'est l'autre qui le pense. J'entends un "je" dans ma tête, qui développe une phrase, sans que cela ne corresponde à ma personne, et j'en suis étonnée. Et pour cause, c'est l'autre qui le pense. Devrais-je rencontrer un sorcier-instructeur?
Je n'irai pas voir la mer très bleue mais l'océan bien agité. Et au fond des yeux de cet océan d'une couleur... indéfinissable, comme mon désormais vécu actuel non rationnalisable, je verrai le cyclone d'une passion, bien verte.
Ecrire c'est prendre en bouche le phallus. De là à dire que les fellations sont mon métier il n'y a qu'un pas.
24-06-05
ET LA DANSE VIENT DU...
Un quart de siècle plus tard il l'a retrouvée. Le temps n'était pas passé sur eux, ils se coulaient dans le temps, et le temps dès lors en eux, ne laissait pas de traces. Les traces c'est ce qui est mort, pas ce qui est dedans et vivant. Il n'eut pas besoin de lui dire je te veux. Et même les yeux n'exprimaient pas l'affirmation d'un vouloir. Il la prit à l'angle d'un obscur couloir. Debout, comme les humains, parfois.
Je ne peux plus revenir à moi, rentrer de nouveau dans mon corps ne peut se faire qu'en changeant de corps maintenant. On a écrit des histoires de vampires, de revenants pour se faire peur, pour que cette peur masque une peur bien plus grande encore face à ce qui existe vraiment. Existe ma soumission. Au-delà de l'amour et de la peur j'ai rencontré un garçon.
Cent cinquante ans plus tard ils se sont aimés encore. Corps à corps, cerveau à cerveau, sexes échangés fondus mouillés liquéfiés. Je n'est jamais qu'un peut-être. Je peux t'être; je l'ai écrit quand j'avais dix-sept ans sur mon paquet de Marlboro, je fumais des Camel mais ce jour-là c'était des Marlboro j'en suis sûre parce que je me vois écrire cette phrase sur le blanc encadré de rouge. Et cette phrase je l'ai écrite encore l'autre jour dans mon roman. Romancière s'est fait pendre. Sur la corde à linge des buanderies des sales humains. Elle s'en fout maintenant qu'elle s'est faite chair.
Destinée à revisiter les relations entre les hommes, mais Pierre Daguin m'a dit justement c'est parce que, écrivain, c'est là où tu excelles et ce que tu écris, que dans la vie tu es décalée, et j'en suis si naïve. Fred nous a photographiés l'autre jour regardant nos téléphones mais sur la photo on ne voit pas les téléphones et à voir ces visages émus, attendris, on se demande de quoi il retourne vraiment. On ne sait jamais dans la vie vraiment de quoi on parle. Le mieux serait de se taire et de se toucher. Klossowski a comme ça une vision très cannibalesque des mots et des âmes, qui dit-il, ne cherchent qu'à se manger entre elles, par delà l'impossibilité que dressent les corps et les mots servent à la fois à se manger, quand on se parle, et aussi à s'en défendre, s'en prémunir. Moi je n'ai pas pu l'autre jour dire ma joie au chirurgien qui venait de finir son travail, alors les larmes ont coulé. Bien sûr, il en était étonné. Quelques minutes plus tard, quand je suis revenue de mon évanouissement, car bien sûr je me suis évanouie, il m'a dit d'aller manger une glace. Et Philippe B. à qui j'ai raconté tout ça, lui qui m'a toujours appelée pour me suivre, "docteur Blondez", m'a fait voir par sa plaisanterie à quel point je pouvais être enfantine. Et mille ans plus tard, je suis revenue sur les lieux de ma prime enfance. J'ai vu alors ce que je n'avais jamais vu, voulu oublié de toutes pièces pour ne pas être idolâtre, mais à trop vouloir être non idolâtre on le devient, mieux vaut donc ne pas le refouler, et j'ai vu, de l'or : le soleil, et de la soie chaude et trop douce pour mon palais : la terre et le ciel réunis, le bas comme le haut, et voilà pourquoi je n'ai pas le sens de l'orientation mais celui de l'espace et ce n'est pas seulement parce que je suis une femme. J'en ai marre qu'on me bassine avec ça chaque fois que je parle de mon absence de sens de l'orientation. Le ciel et la terre réunis je dis. La mer. La mer qui a donné la musique aux humains.
La mer, mouvement perpétuel.
La musique vient de la danse et la danse vient du malheur...
09-06-05
LA MAGICIENNE

Libération de Dachau. Photo: Lee Miller
Virginia Woolf. Photo: Gisèle Freund
Pour mon meilleur ami j'ai pris des bas noirs et des porte-jarretelles, ce n'est pas pour lui, j'ai acheté ça parce qu'il avait envie de les offrir à d'autres, aux autres, à l'Autre. Il ne m'avait pas dit clairement qu'il voulait faire ça, l'ayant laissé clairement entendre. Une charmante amie m'a offert une anthologie de poésie japonaise, et cela tombe à pic, j'en avais envie. Au travers des siècles, et l'écriture est venue relativement tard, la poésie japonaise reste troublante d'apparente simplicité. Aucune psychologie métaphysique ou pas, un élan et des troubles directs qui chavirent le coeur, comme si toute la tête et tout le corps devenaient coeur aussi. Une sensualité de chaque seconde.
Peu à peu, je reviens à mon travail, mon écriture de vie... L'autre jour, la violente averse sur les feuillages touffus, les pieds trempés dans les sandales, avec les senteurs des épices, je me croyais en Asie. L'angoisse au fond de moi est maintenant tapie comme une araignée qui attend son heure pour partir définitivement. L'angoisse de mort est la plus simple, l'on peut dire que c'est la simplicité même. Quand on est revenu du désir. Angoisse et jouissance sont les deux seuls champs à procurer le sentiment de la Certitude. La certitude est quelque chose de très difficilement supportable... L'incertitude par contre du désir, bien que ce soit facteur de troubles, est rassurante. Et la Princesse Awata a écrit:
J'attendrai la lune
Pour revenir à la maison
L'orange rouge
Piquée dans mes cheveux
Sera visible à sa lumière.
Nous savons qu'elle est morte en 764.
Comme j'aime ma solitude et ce que j'écris! D'un amour trop violent, passionnel, qui pour une fois, me paya directement de retour pour me faire tomber, exalter, dans une angoisse qui aurait pu être mortelle... Ono no Komachi, poétesse connue pour son talent, sa beauté et sa vie sentimentale malheureuse, a vécu au 9ème siècle. Ce petit poème, et la poésie japonaise affectionne la forme brève, est d'elle:
La pluie du printemps
Tombe d'abondance dans les marais
Sans aucun bruit.
Ainsi ne sont connues de mon aimé
Les larmes dont j'inonde ma manche.
Les photos de Pierre Molinier, vues avant-hier, sont en vrai toutes petites. Et frappantes. On sent le mec, qui est là, vivant. Ses poses ne sont pas des poses, et son masque n'est pas un masque. Mais des voiles par lesquels le monde invisible se montre à nous. Il l'a pétri pour nous, ce monde, pour lui-même d'abord en même temps que pour nous, là est le secret de l'art.... J'écris pour ceux qui peuvent comprendre et ceux qui peuvent comprendre sont ceux qui savent qu'il ne faut pas chercher à comprendre, ils n'en ont d'ailleurs ni le temps ni l'envie. Vivre est trop accaparant pour autre chose. Si les gens étaient vraiment vivants, s'ils s'occupaient exclusivent du métier de la vie, ils n'auraient pas le temps de faire leurs saloperies, de faire chier le monde. Mais penser cela n'est peut-être qu'une naïveté de plus de ma part... Le mal mauvais est sans raison, lui chercher des raisons c'est tenter de le justifier. Et si on cherche à le justifier c'est pour tenter de garder intact et pur ce qui ne peut pas l'être. Ma haine de la haine cause chez moi cette inclination. Que maintenant je dois combattre. Ma misanthropie de toujours m'y aidera. Sans venin ni crachat. Je n'aime que les venins et les crachats d'amour, compisser est aussi un acte d'amour. Me mêler au monde avec ma poésie pour seule arme.
07-06-05
MON ENFER
C'est la deuxième fois que, lisant mon écriture, au sujet de l'art, quelqu'un pense que je suis un homme. Cela arrive souvent, au début. Fred artiste et moi écrivain, les deux sexes, ça se mélange. Et les gens pensent à toutes les solutions (certains mêmes vont jusqu'à la transsexualité), sauf à la plus simple, la plus évidente. Et même si on dément, ils y croient encore; le fantasme étant tout-puissant. Cela prouve que la relation Fred/Frederika n'est pas évidente, pas évidente dans le sens de la norme, de la convention. Mon double, mon frère jumeau, moi-même, en même temps que l'Altérité absolue.
Identité, coupure, peur de se perdre. La division en soi. Au fond, peut-être que l'angoisse de la mort est aussi la figure sous laquelle se présente à soi l'irréductible distance entre soi et soi.
Mais... quand on fait l'amour, cette distance entre soi et soi devient, pour un temps, absolument paradisiaque, comme si l'enfer, soudain, était apprivoisé.
Je me remets tout doucement de ma blessure... Peur encore un peu.
Cet après-midi visite de l'expo Pierre Molinier. Se guérir de l'avanie du monde par les chamanes. L'art est chamanique ou n'est pas. Duchamp dit que c'est le seul domaine à faire sortir de l'animalité parce que lui seul permet de vivre hors de l'espace et hors du temps. Eh bien, chamane, c'est ça.
03-06-05
Quand Croire c'est Vivre

Mikhailov, Untitled
Maintenant
se reprendre. Reprendre le "maintenant". Mais pourquoi? Le
"maintenant", avait-il été quitté? Non. Quinze jours durant, les quinze
derniers jours, la vie n'a pas été quittée, je n'étais pas hors de la
vie mais dans la vie confondue avec sa destruction. Doigts habiles de
chirurgien et tête d'humain tordue et affreuse, il m'a dit: vous allez
être défigurée. Et voulais-je alors me tuer? Oui mais je ne savais pas
comment. Il ment, il a menti, ne pas le haïr, de toute manière la
vengeance n'est-ce pas est un plat qui se mange froid. Et la froideur
il la mangera, peur blanche. Moi maintenant, nourrie par le
contre-poison de ma doctoresse, je mange des mots latins pour m'en
guérir. La mère est africaine. Elle mélange la force de la savane aux
mots latins, elle est mienne... Il a menti pour de l'argent. Je
n'arrive jamais bien à comprendre comment on peut faire des choses pour
de l'argent, cela me dépasse complètement. J'y cherche toujours
d'autres motifs, sadisme mal placé, rancoeur, ressentiment... mauvaises
pulsions. Non, a dit la doctoresse, ne cherchez pas pourquoi, c'est
pour l'argent. Et moi qui ne fais rien pour de l'argent, évidemment,
j'ai beaucoup de mal à comprendre. Ne plus chercher à comprendre, voilà
ce que j'apprends, et c'est bien.
Je n'oublierai pas mes amis qui
m'ont soutenue chacun à leur manière, chaque manière belle et complète.
Et Fred qui avant-hier soir, pour arrêter ce délire où le suppôt de Mammon m'avait fait entrer,
après des jours et des jours de sa patience envers moi infinie, a voulu
tout casser dans la maison, a jeté en l'air table et chaises,
cendriers, pots de fleurs, écrasé le mégot sur le table et m'a dit
qu'il allait s'en aller. "Il faut que tu aies peur de moi, plus de
toi", a-t-il dit et ça a marché. Oui dans le fond c'est de moi, plus
que moi, mon être qui m'échappe et qui me fait, dont j'avais peur. Peur
obsessionnelle qui m'avait fait abandonner tout le reste, non pas le
reste en vérité mais ma vraie vie, et alors toutes les choses que
j'aimais le plus au monde, celles qui d'habitude me consolaient, me
devenaient les plus cruelles. Elles m'étaient promises comme interdites
et cela me mor-ti-fiait.
Avant, avant, j'étais si bien... La
jouissance, pourquoi au fond est-elle si insoutenable? Plus de phobies
pour m'en protéger, à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue.
C'était bien, tu es bonne, tu es un bon écrivain. Vivre des choses pour
écrire et écrire pour les vivre. Maintenant me reprendre. Avec en moi
cet état-limite, d'être à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue...
Mesurez
combien les mots peuvent faire mal. Ils ont un impact comme un coup
physique énorme balancé sur votre tête. Et pour s'en guérir, il faut du
temps, même avec les meilleurs soins. C'est comme une blessure
physique. Il faut alors d'autres mots, contre-poison, pour anéantir
l'effet des mots qui ont blessé. Ne perdez jamais de vue combien les
mots vous font et vous blessent.
J'aime les mots pourtant de
passion et c'est par la bouche et ma bouche qu'on a voulu blesser. Je
ne hais pas. J'écris. "Chez les médecins, il y a deux camps, m'a dit ma
doctoresse. Ceux qui soignent et ceux qui par tous les moyens veulent
gagner le plus d'argent possible. Nous avons eu avec ça une grande
leçon de moralité."
Est-ce que l'argent ne serait pas ce qui leur
sert de signifiant du signifiant? Puisque c'est soi-disant la
matérialité, le cash, ce qu'on touche d'intangible, ce qui ordonne le
monde, et la destruction du monde, a dit Lacan, sera programmée par la
soumission intégrale au signifiant. Le signifiant développe sa propre
structure, à la mort.
Peut-être, peut-être, que je n'arriverai
jamais à comprendre comment on peut faire des choses, et mauvaises,
pour de l'argent parce que moi-même je suis dans le champ des mots, du
signifiant, que j'en connais, pour les subir, les effets pervers et
néfastes. La dureté inhumaine d'une certaine, implacable logique, qu'il
faut savoir anéantir.
On ne me faisait jamais toucher l'argent,
mon père me disait, c'est très sale, ça n'arrête pas de circuler de
main en main. Ne touche pas à ça, ma fille. Et lui s'en chargeait pour
moi... Les kabbalistes et autres..., de n'avoir pas sacrifié à l'idole,
n'ont pas séparé la matière et l'esprit, l'argent dès lors ne peut être
une matérialité intangible, il est frappé d'invisible et de divin.
C'est ce qui sauve.
Je crois aux forces de la nature, aux puissances du ciel et de la terre.
14-05-05
TAKASHI MIIKE
Dans le roman, le saut temporel s'est réalisé. Un casse-tête vécu
très agréablement, j'y étais si bien plongée, rien pour m'en distraire
(ce qui me semblait jusqu'alors comme du repos par rapport à mon
travail n'en devenait plus que distraction et facteur de troubles en
fait). Le glissement des temps se fait en douceur, imperceptiblement,
les actions se poursuivent, se dissolvent dans les différentes strates
du temps. Le temps asiatique, c'est mon mode. Ni linéaire ni
circulaire. L'introduction du troisième personnage est réalisée avec
bonheur. J'y suis revenue maintes et maintes fois, la structure du
temps, le troisième personnage, et si bien concentrée que maintenant je
désire vivre dans mon roman! Il pleut, j'écris, au cou mon nouveau
pendentif en trois parties, les trois formes mathématiques primordiales
avec des pierres que je n'avais encore jamais portées et que je ne
connaissais même pas.
Les fêtes et mes amis vus ces jours-ci, loin
de me déconcentrer de l'écriture, m'y remettent encore plus
profondément chaque jour. Loin du virtuel, dans le réel. Ce qui remet à
sa juste place la dimension du Rêve. Rêve restant dans la sphère-Rêve,
qui ne s'abâtardit pas à mi-chemin en passant par la virtualité
(imaginaire, fausseté au sens lacanien), il se noue étroitement,
intimement, délicieusement, orgasmatiquement au Symbolique et au Réel.
Le trio nodal s'accomplit à chaque seconde, dans le cours de la
transformation. On ne veut rien saisir, rien prendre, ni crainte ni
espoir, tout est déjà en train de se passer...
Jeudi 5,
retrouvailles avec Manu chez lui, grand plaisir de le revoir, de parler
aussi de préhistoire dont il est spécialiste. Il m'a très gentiment
prêté un livre sur la naissance de l'art au paléolithique que je viens
de finir.
Jeudi 12 chez mes délicieux amis brésiliens, Beatriz et
Guilherme, j'ai rencontré (c'était le but de cette soirée) un lecteur
brésilien, aimant, de Virginité, traducteur; c'est son ami
Guilherme qui lui avait transmis le livre, pensant à juste titre qu'il
allait l'aimer. Il a le désir de le traduire. Quelle étrange,
passionnante chose que de rencontrer un lecteur de si loin, Leonardo.
Et si vivant et animé. Et dès le début, les pendules furent par lui
remises à l'heure, car il m'a dit qu'il était toujours difficile de
parler d'un livre qu'on a aimé à son auteur, de crainte de tomber à
côté. De crainte que ce qu'on a trouvé formidable, disant pourquoi,
l'auteur ne vous réponde : mais non mon vieux, ce n'est pas ça du tout.
De crainte aussi de voir tomber la magie de l'impression de lecture.
C'est la première fois qu'un lecteur me dit cela, les autres inventent
toujours mille prétextes. Et moi d'emblée j'aime cette franchise et
cette clarté. Bien sûr aussi le lecteur ne veut pas se dévoiler
lui-même, car dans sa lecture, il se montre lui. Moi ce que j'ai vu en
lui, c'est sa bonne compréhension du livre, y voyant l'importance de sa
structure, le déploiement quasi-mathématique d'une logique (et c'est
vrai que la construction de ce livre fut un véritable casse-tête, ne
pas s'enfermer dans la logique surtout fut bien difficile). Et son
désir aussi de vivre en somme, pour une part, ce que vivent les
personnages du livre. Ce monde à part où ils sont, à la fin du livre,
comme l'a pointé Guilherme en parlant dans le livre de son passage
préféré, quand on voit qu'existe aussi parallèlement le monde
extérieur, normal, on se dit qu'alors on peut aussi s'en extraire,
vivre comme eux, cela met de la réalité... Et nous avons bu, bu,
l'alcool brésilien, quarante-cinq degrés qui passent et enivrent bien,
apporté de Brasilia par Leonardo.
Vendredi 13, si bonne
après-midi avec Pierre et Marketa, on peut parler de tout, les strates
sérieuses et frivoles se chevauchent, se mêlent avec bonheur.
J'ai
rendu à Pierre les quatre carnets de ses poèmes qu'il m'avait passés
pour que je les lise. Une sorte de journal sentimental qu'il tient
depuis des années. J'aime beaucoup beaucoup ses poèmes. Les artistes
peuvent tout faire, c'est charmant! Seule petite ombre au tableau,
jeudi aussi bien qu'hier, la petite maladie de mon nounours en forme de
coeur (F.).
Parlé aussi au téléphone avec mon ami Philippe B., pas eu le temps encore de se voir, besoin d'entendre sa voix, pour écrire...
Dimanche
8, réalisation du site de Dorine Muraille (qu'il faut encore peaufiner
et bientôt en ligne). Surprise à mon réveil de la sieste, suite à la
veille avec lui, ce fut fait en quelque deux ou trois heures, la
communication entre lui et Fred passant impeccablement. Pour le site,
il a pioché deux images que Fred venait de faire comme ça. C'est
marrant... J'ai envie de faire avec Pierre et Marketa une "soirée
asiatique". Quand j'ai dit ça hier, Pierre et Fred ont eu le même
silence et la même expression perplexe, comme si cela les plongeait
dans une série fantasmatique, quel rire! Je travaille maintenant avec à
l'esprit bon nombre de films japonais, chinois, coréens...
Et
surtout les quelques que j'ai vus de Takashi Miike que j'adore, c'est le
plus grand! (Et lui-même bien sûr est fort beau de sa personne, très
magnétique, ah! comme il me plaît!) Gozu est un film sur le
trio magnifique, mais seuls ceux qui savent déjà... peuvent comprendre.
Je voudrais entreprendre une étude sur Takashi Miike. Mais soit je le
fais simplement soit je la fais seulement de manière plutôt
inconsciente, ne l'inscrivant pas noir sur blanc, l'englobant dans la
fabrication de mon roman, comme je le fais pour ce que je vis
actuellement de fort.
25-04-05
EX NIHILO

Bernini, L'extase de Sainte Thérèse
Bernini, Autoportrait
"Pourquoi la répétition de l'échec?
-
Si tu vois ça comme ça, il faut alors que tu voies aussi que jusqu'à un
certain point cela réussit toujours. Il y a donc aussi la répétition de
la réussite.
-Oui mais seulement jusqu'à un certain point...
- C'est qu'il y a une limite.
- Tu ne veux pas la dépasser? Qu'est-ce que tu désires? Tu le veux ou pas?
-Peut-être, je ne sais pas. Peut-être que comme ça, ça me convient. Que même si je suis un peu déçu, ça me convient quand même.
-Ah bon? C'est ça que tu veux alors?
-Non. Il faudrait avoir des challenges nouveaux.
-Certains
le veulent pour de mauvaises raisons, par impuissance et faiblesse.
Alors que nous c'est pour le contraire, c'est par excès. Eux, c'est
leur faiblesse qui les rend courageux. Dès le début ils savent que de
toutes façons ils n'iront pas jusqu'au bout. Tandis que les autres
n'ont pas cette ouverture, parce qu'ils n'ont pas la faiblesse...
-Oui. Et là, c'est le nouveau qui a chassé l'ancien.
- Oui, c'est ça! Fantastique!"
La
conversation de ce midi a chassé ma tristesse. Dans laquelle je ne peux
pas écrire (ni vivre). Lueur d'espoir: je vais pouvoir de nouveau me
remettre à travailler, mais pas encore.
Mais je me sens encore souillée.
Non
par la fin de quelque chose, fin souhaitée et faite par moi, non par
l'impression de la répétition, fausse impression vite balayée par ce
que m'en a dit Fred, mais par ma porosité naturelle à un autre, sa
faiblesse, ses préoccupations déplaisantes que j'ai malgré moi
absorbées et qui m'indisposent. Qui me décentrent par rapport à mon
roman dans lequel jusqu'alors j'étais si bien immergée par le contact
de vivants dynamiques et sexuels.
Le miroir veut coller les
morceaux. Il est lâche et vain. Il est aux antipodes du sexuel. Sexuel
vient de la coupure. Non pas coller. Non pas diffracter pour autant.
Au-delà de l'adhérance et de l'éloignement, de la question des limites.
Je hais le miroir. J'aime le sexuel.
Je viens d'écrire ceci sur
mon calepin en écoutant chanter une bonne chanteuse accompagnée par les
grandes orgues à l'église Saint-Etienne-des-monts. Pendant ce temps,
Fred fait des photos avec son nouvel appareil. Elle chante encore. Je
pleure de joie. Fred s'est rapproché. Il règle l'appareil. Tout à
l'heure, nu devant moi pour se photographier, son sexe devant moi
assise, je n'ai pas pu m'empêcher de l'embrasser.
L'image de l'art est le chemin du sexuel.
Les
deux dernières régressions coup sur coup (sans nul doute nécessaires)
ont immédiatement été suivies par des rendez-vous, salutaires, avec
Pierre.
Pourquoi la régression en plein élan? Pour se replonger une
dernière fois pour leur dire adieu, adieu au bien, à la demande, au
plaisir.
Le plaisir, c'est pour les chiens.
Chienne, je voudrais encore de la jouissance.
Et ce ne sont ni les faibles ni les chiens qui font jouir les Chiennes.
Les anges à canines de vampires,
Les loups à sourires d'innocence comme celui de Fred
Sont ceux qui font jouir les Chiennes.
Une bague à mon pouce depuis hier signalera mes lieu et date de capture et pourra dire la trace de mes voyages, de mes errances.
Et maintenant suis purifiée.
14-04-05
CHEMIN DE L'IMMOR...

Kasimir Malevitch, Autoportait
Caravage, Le concert
Aleksander Rodchenko, Lili Brik
Sur le chemin de mon immoralité, tout est fluide, sans retenue superflue. Serein. Les plus forts tourbillons mêmes paraissent calmes. Quand tout le temps peut se jouir, il n'y a plus à quoi comparer, c'est pourquoi il prend cette teinte de douceur qui aide alors à bien se briser. Bien-être! C'est ainsi que pour tout le monde maintenant pourra se vivre l'immoralité. Avec des partenaires passionnés, pour lequel tout est fluide, rien n'engendre la peur, aucun temps mort n'existe.
Il n'y a aucune lutte à mener, aucune inhibition à vaincre.
Ayant dépassé le règne du perdre et du gagner. Ce n'est pas du jeu.
Le jeu se voit dans un panorama où des champs sont distincts: le travail d'un côté, le hors-travail de l'autre. Le chemin de l'immoralité ne se trace pas dans ce panorama.
Tout est travail parce que rien ne l'est. Et cela aussi parce qu'il n'y a pas de temps mort.
Le seul moment peut-être où je me repose maintenant c'est quand je dors. Et encore! Puisque là se dessinent la clarté des rêves. La veille, je les vis et le sommeil je les vois. Et quand momentanément s'interrompt le moment du délice de la fête, j'ai l'impression, devant tant de calme, de passion, de fluidité, que c'était comme un rêve. Alors je m'endors pour me reposer de ce rêve très fort de la veille.
La très dense actualité, elle seule, mène la danse. Pas de grand Autre, pas de modèle à quoi se référer.
Cinq jours après la mort de mon père, moi dans la mer, il était devenu l'eau de la Méditerrannée. C'était tellement bon... Maintenant pas de juge ni témoin devant qui répondre à l'appel. Appel et écoute sont mêmes. Le modèle a fondu.
Nous ne voulons même pas être un modèle. Seul surgit l'acte. C'est lui qui nous fait. Dès lors plus j'en fais et plus je suis reposée et calme, presque sans voir que le mal me brise. Brise la carapace. La tortue dessous n'est pas nue. Mieux que ça, elle est devenue acte.
Plus d'acteurs ni d'actrices. Si le monde a voulu être un théâtre, le rire et la fougue et les pleurs de la jouissance l'ont définitivement détruit. Bien fait pour lui, gniark gniark.
Chemin de l'immoralité, de l'immortalité, de la mort de l'amor. L'amour je lui crache dessus. Il meurt par définition dès qu'il naît. Je lui préfère ce qui n'a pas de fin pour n'avoir pas même de commencement: la passion. Que je n'ai pas choisie puisque je suis comme ça. Sans limites la Passion qui m'engendre.
07-04-05
LE TEMPS EST UNE PUTAIN

http://tokyolovedoll.free.fr/default.htm
Je mène une double vie qui me rassemble. Maintenant, plus je suis dans l'une et mieux je suis dans l'autre. Pourquoi passe-t-on d'objet de désir en objet de désir? Parce que chacun n'est que le miroir idéalisé de soi. Ce qui crée un dédoublement vain, un arrachement régressif. Maintenant que j'ai brisé ce miroir, ici même depuis le 7 février, jour de mon anniversaire où j'ai planifié le constat froid, brûlant, avec mon rejet de l'Ange extrême (retour à l'inanimé, refus de la forme, et donc aussi de la pure destruction), en même temps que j'accepte ce glissement toujours possible d'objet en objet, j'entre dans le coeur de cette problématique. Pulvérisant tout attachement à un quelconque objet, j'opère une distance effective envers ce que je vis, ce qui donne une légèreté, une non-adhérence, non pas au vécu, mais purement et simplement à l'effet-miroir. Passant outre donc ce vain dédoublement, marquant une adhérence vive au Vide, c'est-à-dire à l'écoulement présent, de l'eau du temps, le fil de ma vie des jours et le fil de ma vie d'écriture se rassemblent parfaitement.
Je n'attends rien de personne. Et surtout pas de ceux avec qui la communication est difficile, retardée. La difficulté n'est pas de règle dans la vraie communication au-delà du miroir. Comme je le constate maintenant avec mes amis, nouveaux, anciens, les plus proches. Et ceux-là, les plus anciens sont toujours nouveaux, inconnus, à découvrir et les plus nouveaux me sont dans la même confiance que les anciens. Le temps est une putain. Tout s'y mêle. C'est la base de la vraie vie.
Au palliatif de la mère, et ceux qui s'en sentent le plus loin en sont les plus dépendants souvent, à la recherche de la fusion qui va avec, j'oppose la création de la situation prostitutionnelle, la seule en ce monde à élaborer le scénario, toujours multiple, par lequel deux, ou trois, êtres s'interpénètrent. La douleur physique, l'humiliation, la peur du crime que tu m'infliges, et t'infliges par là aussi à toi-même, sont les vecteurs de la structure de l'interpénétration, communication.
01-04-05
TRAVAILLER C'EST JOUIR

Yves Klein, Anthropométrie, 1960

Yves Klein, Symphonie, Anthropométrie
La première fois qu'il est venu chez moi, au moment où il parlait d'un certain écrivain qui compte pour moi énormément, j'ai eu le sentiment, vif, évident, que l'important dans ma vie ne résidait pas à me triturer sur les relations que j'avais avec les gens, mais à la vie même, la vie seule de ma pensée. De mon travail. Faire qu'il soit le meilleur : mon seul but à ne jamais perdre de vue. Cela, je le pense toujours évidemment, mais parfois le sentiment de cette pensée se retire un peu, dans ma conscience, derrière d'autres éléments qui, de toutes façons, ne sont là que pour servir ce but. Or, ce soir-là, par son visage, ses propos, en somme tout ce qu'il est, cette pensée a repris les devants de ma Scène. Et un sentiment unique de Joie, depuis lors, ne me quitte pas.
Il y a certaines choses qui, si je ne les perdais jamais de vue aussi, m'aideraient beaucoup. Ce que je fais en ce moment. De manière très simple puisque j'ai l'esprit bien clair, vu que j'écris mon roman. C'est : que la vie est régie par le principe de l'impermanence, que tout change tout le temps, qu'il ne faut se fixer sur rien de stable et que c'est là le seul moyen de ne pas justement se perdre de vue soi-même, et de suivre son seul Désir. C'est : que la solution d'un problème est à chercher dans la dissolution de ce problème, de le voir autrement. Rien n'est donc échec, impasse. C'est cette découverte, non au niveau de la connaissance, mais découverte parce qu'actuellement je la vis autour de moi, entourage proche : si tu veux comprendre comment ceux avec qui tu veux avoir des relations vont se comporter à ton égard, regarde simplement comment ils se comportent vis-à-vis de leur propre Travail. Et là, tu sauras... Là, aucune peine, tout s'éclaircit. On ne subit plus rien de la part des autres.
27-03-05
LES ILES

Ilse Bing, Gold lame shooes for harpers bazaar, 1935
Ce que je vis actuellement, je n'ai pas envie de le relater; j'ai envie de le laisser comme ça... en nébuleuses. Si je le mets en mots, cela va lui donner un cadre, forcément, une certaine couleur, et donc aussi une intentionalité, malgré moi, intention induite par la forme. Et ce que je vis actuellement me plaît trop, et de cette nouvelle manière, nouvelle moi-même qui ne veux plus comprendre, pour que je puisse l'abîmer. Le mettre en abîme par l'écriture, non, je ne veux pas.
Au moment où je me mets à vivre cette pensée de Wittgenstein, que face à un problème, ce qu'il faut c'est regarder les choses de telle manière que le problème disparaît et qu'il n'y a donc pas à chercher de solution, (avec en arrière-fond ce que dit aussi Wittgenstein c'est que, quand il vous survient un événement que vous avez désiré, ce n'est pas ce que vous avez fait qui l'a provoqué puisqu'on n'a aucune prise sur le monde; pensée que je trouve fort libératrice), à ce moment même les choses s'aplanissent, glissent par elles-mêmes, favorablement, correspondant à mon désir sans que j'y sois pour rien. Et ça me régale.
C'est avant-hier que j'ai terminé d'écrire ce passage du livre tellement difficile. Je ne l'ai pas lâché tant que je n'aie pas obtenu le flottement et en même temps la précision que je voulais. Et j'y ai appris des choses.
Marketa l'autre soir m'a envoyé la photo de Isle Bing, les chaussures, j'y vois un signe que ces chaussures pour arpenter l'ailleurs, je les ai trouvées. Je ne sais pas si Marketa avait lu mon Journal où j'en parle, quoi qu'il en soit cela prouve aussi que les humains sont reliés. Et cet envoi me touche pour ça, et parce que cette photo me trouble beaucoup.
La pulsion de mort, je peux maintenant vraiment entendre ce qu'elle est. Non pas le besoin du retour à l'inanimé, l'inorganique, le retour à cet état antérieur d'avant la naissance, maternel, absolu. Mais le désir de la destruction pure pour pouvoir, à partir de rien, tout recommencer. Quelque chose tendu vers l'ailleurs. Voilà le vrai pôle de l'intensité.
Je ne peux pas, de toute façon, relater ce que je vis actuellement. Parce que cela répond exactement à mon désir mais d'une manière inattendue, avec des modalités auxquelles je n'avais pas pensées et même qui, en apparence, ne correspondent pas à mon désir, au point de ne plus vouloir savoir de quelle nature il est, dans la détermination, qui a la légèreté de l'évidence, de vivre dans l'indétermination du hors-les-mots.
Et donc aussi, si je n'ai nulle envie d'en parler, de l'écrire dans le journal, c'est que cette correspondance étrange faite à la fois de reconnaissance et de non-reconnaissance coïncide exactement avec ce que j'ai commencé à écrire dans le roman, noeud du livre. La vie des jours et la vie de l'écriture ont fusionné.
27-02-05
FAIRE DE MA VIE LE DESERT VITAL

Amos Gitaï, Alila

Amos Gitaï, Alila

Amos Gitaï, Alila

Amos Gitaï, Alila
Je
voudrais accéder à, ECRIRE, la suprême violence. Celle par laquelle,
t'appartenant, je vois. Que je deviens toi me devenant. Par-delà les
images. Qui soutiennent et conduisent. Dans le noeud de formation des
images. Les trépieds des mères de Faust de
Goethe, peut-être. Mais encore au-delà. Au-delà du paganisme qui
appelle et s'enchante et jouit de la succession infinie de la perte et
du retour. Je voudrais accéder à, ECRIRE, cette perte sans retour. Le
suprême commencement. Le neuf radical.
C'est le troisième jour que j'essaye. Je n'y arrive pas. Pendant deux
jours, j'ai sombré dans un passage envenimé, paralysé par le
"philosophique", et aujourd'hui par le "psychanalytique". C'est dire
que ça va de Charybe en Scylla. Avec un peu de patience, si je poursuis
à ce train-là, je vais finir dans le "macramé". Ah! ah! ah! faut bien
que je me fasse un peu rire! Je ne veux pas de théorie dans ce roman!
Des actes, rien que des actes, principalement des actes pour le fond du
fond. L'essentiel de mon dire, que je ne dis pas dans le roman, que je
désigne, passe par l'alchimie du romanesque, l'actualisation en vie.
C'est dur à faire (avec en plus le souci majeur de ne pas être comprise
mais tant pis! l'art le vrai est à ce prix) mais c'est ce que je veux,
ou plutôt quelque chose de plus fort que moi m'y contraint...
Je sais que si je n'y arrive pas c'est parce que c'est en soi
extrêmement difficile, et non pas parce que je suis mauvaise (mais
mauvaise dans l'autre sens du terme sans doute, "méchante", il me faut
encore y parvenir... pour cet écrire).
Hier Fred m'a dit : "T'inquiète pas, demain ça ira mieux. Quand dans
l'ordi ça se sera écrit, c'est que ce sera bon." Et hier Philippe m'a
dit: "T'inquiète pas. Tu l'écriras quand ce sera le moment." On dirait
qu'ils me prennent pour une magicienne! Que ça se fait tout seul. Par
devers moi. Mais dans le fond ils ont raison. C'est par devers moi que
cela doit se faire. Oui mais voilà, j'en sais trop. Et ça me tue. Cela
m'empêche d'avancer. Je veux écrire cette jouissance tout à fait
originale que je n'ai fait encore qu'approcher dans ma vie. Celle qui
m'a été donnée par le gode transparent. Ici écrit. Par-delà les affects
et les sensations. Quelque chose à l'intérieur, quelque chose: de
l'âme... Ici on est dans le moteur central, le champ central du désir.
Ce qui fait se mouvoir. Mais comment mouvoir ce qui se fait se mouvoir?
Je n'arrive pas à fantasmer ce passage. Pour la simple raison que
justement je veux en écrire l'au-delà du fantasme, sa source même.
Comment m'y prendre alors?
Personne ne peut m'aider? Personne ne peut m'aider...
Je me dis qu'il fait beau, que je pourrais aller voir dehors si j'y
suis ( c'est toujours une joie pour moi de voir que dehors j'y suis
aussi, j'ai souvent tendance à l'oublier). Que je pourrais aller voir
des amis qui n'attendent que ça. Attendre. Mais ce bureau m'attache à
lui. Il me fait trop jouir, malgré les difficultés, pour que je m'en
éloigne.
Pendant ce temps, Fred de l'autre côté, à son bureau, n'arrive pas non plus à avancer son film comme il le voudrait.
"On est
pris à notre propre piège, je lui ai dit tout à l'heure. Si on s'était
contentés de faire de petites choses bien jolies, élégantes, ce que
tout le monde attend, on n'aurait pas cette exigence, qui nous a déjà
fait accomplir ce qu'on a réalisé, cette barre si haute à laquelle
maintenant on ne peut plus défaillir."
Dans les Lettres à Poisson d'or
que je lis en ce moment, avec grand bonheur, Joë Bousquet dit des
choses semblables à sa correspondante aimée. Et tout ce qu'il dit aussi
par ailleurs me touche infiniment. Je comprends bien le rôle qu'il lui
fait tenir dans sa vie. Sa lumière. A la même place centrale, tout
près, de son pouvoir créateur, poétique.
Si
j'étais bête je me dirais que ces difficultés actuelles viennent d'une
séparation vie-création. Ces choses qu'on a envie moi d'écrire lui
d'imager, on a plutôt envie de les vivre. Allons le faire! Comme ce
serait simple, sous son apparence tragique, cette gentillette
dichotomie! Mais je ne suis pas bête et je sais qu'il n'en est rien.
Pas de séparation entre la vie et l'art. On n'écrit pas pour fuir la
vie. On n'écrit pas à l'écart de la vie. Ceux qui le pensent ne sont
pas de vrais artistes. Ni des vivants. Cela marche ensemble. Dans la
préface aux lettres de Joë Bousquet, Paulhan parle justement de la
différence actuelle et malheureuse entre ceux qui vivent et ceux qui
lisent.
Les
chemins paraissent bien sûr bien détournés pour cette Vie. S'enfermer
dans un bureau, vous pensez! C'est un peu comme cette belle femme dans Alila,
film de l'Israélien Amos Gitaï. Elle s'achète une paire de bottes
magnifiques, très coûteuses et avec des talons si hauts qu'ils en sont
bien inconfortables. Sa meilleure amie, très surprise d'un pareil
achat, se demandant pourquoi une folie pareille, lui demande :"Mais tu
comptes aller où avec ça? C'est pour aller où?" Et la jeune femme lui
répond: "Au lit". Je trouve cette réponse merveilleuse. Il faut dire
qu'elle a une relation avec un type qui a presque deux fois son âge,
dont elle ne sait rien, et qu'elle ne voit qu'au lit pour des rapports
ultra-passionnés. Ce qui est pris pour aller au-dehors est en fait pour
aller au plus dedand du dedans... Parce que c'est pareil. Et c'est
pareil pour moi actuellement. Il me faut juste trouver les bonne
bottes. A la différence près qu'elles ne sont pas dans un magasin mais
à l'état larvaire dans ma cervelle-corps. Ma cervelle-corps a du mal à
les lâcher. Elle craint sans doute que je me fasse mal avec, que ça
m'empêche de marcher, comme le craint l'amie d'Alila. Oui mais, ma
chère cervelle-corps, ce n'est pas pour marcher sur la terre, mais
ailleurs, tu comprends?!
23-02-05
C'EST MAL MAIS C'EST BON

L'Allée des Baleines (ici les crânes) Tchoukotka sibérienne
Il neige et j'ai mal.
Monsieur
Lee est passé hier, pour l'apéritif comme d'habitude jusqu'à présent. Et
comme toujours, il apporté une bouteille de vin et de quoi grignoter.
J'aime bien quand Monsieur Lee passe le soir. Il y a sa gravité profonde
sous ses dehors légers, joyeux. Il aime ce mélange. C'est un grand
sentimental. C'est étrange de communiquer avec lui parce que son
français est encore assez imparfait mais sa pensée, elle, ne l'est pas.
Alors, c'est important de se regarder pendant qu'il parle, parce que je
peux lire la direction et l'intensité de ce qu'il veut dire dans son
regard. Et cela facilite la communication. Et comme Monsieur Lee est
artiste, on comprend vite aussi en général ce qu'il veut dire. Quand
c'est moi qui lui réponds, j'ai moins besoin d'avoir ce point de
contact des regards. Sans doute parce qu'alors je le capte par ma voix.
Dans les moments de vraie parole, ma voix devient capteur aussi. C'est
une oreille qui plonge directement dedans.
Mon
corps est en train de momentanément se détraquer. Je le sens, par des
petites douleurs qui pointent et qui attisent mon angoisse de la
maladie et de la souffrance. Je crois que j'ai, encore, abusé. Samedi,
mon très fort mal de tête suite à la fête, la veille, chez Norscq, a
été dissipé par une longue douche chaude et puis la venue de V.O. qui
était fort amusante. C'est le lendemain que j'ai déconné... Je lui
avais demandé de me prêter L'éthique de la psychanalyse,
ce séminaire de Lacan que j'avais lu et qui m'avait fort impressionnée
quand j'avais commencé à lire Lacan. Je m'étais mis en tête d'élucider
son propos à propos du Ravissement,
de Duras (pour mon trio). Et voilà qui m'a lancée à la poursuite de
l'entre-deux-morts... Ce séminaire m'a tellement captivée, c'était
comme si Lacan me parlait directement et d'une manière aussi vive et
alerte, que je n'ai pas lâché le livre jusqu'au moment de l'avoir fini,
et pris en note. Ce qui n'a duré qu'une journée et demi.
Et
ensuite le corps, chargé de trop d'attention de précision, directive,
masculine dirais-je, se détraque doucement. Que j'ai combattu hier en
me retenant d'écrire, je n'ai écrit que le matin, et en faisant
beaucoup de marche, entrecoupée par du lèche-vitrine, et plus
précisément l'observation de bijoux, des bagues...
Mais,
dans le fond, s'il se détraque, c'est parce que je me suis mise à
ré-écrire un passage un peu ancien du roman, où le personnage n'est
plus que corps. Et donc souffrance...
Quand
j'écris, ça se passe comme ça : la nuit et même la journée tant que je
n'ai pas aligné suffisamment de lignes (on dirait que je parle de
drogue, ça en est un peu peut-être) il y a l'angoisse de mort. Travail
de la sublimation. Cette angoisse se dissipe, ou plutôt à elle se
superpose quelque chose d'encore plus fort, au moment proprement dit de
l'écriture. Là, ce n'est pas le bonheur, c'est l'au-delà... Encore
mieux que tout... Si j'ai aligné suffisamment de nouveau texte,
celui-ci me nourrit et me charge de plusieurs sentiments tous
magniques: apaisement, acuité, vue dégagée des choses, avec la bonne
distance. La nuit, l'angoisse de mort revient. C'est une sorte de cycle.
Actuellement,
je n'ai pas le nombre de lignes suffisantes pour avoir les bons effets,
ceux qui me font me sentir vraiment moi-même. Et même la neige, que
d'habitude j'aime bien, je m'en fous...
Ce
n'est pas la peur qui forme l'obstace sur la voie du désir, de l'amour
et de la jouissance. C'est de devoir franchir la ligne. La ligne où
l'on entre dans le domaine du mal.
18-02-05
FILLE

Clarence White

Louise Bourgeois, Spiralwoman, 2003

Marketa Othova, 2004
L'intensité
de cette envie actuelle d'écrire m'en empêche, pour le moment. Je sais,
je ne me voile pas la face, que ce n'est pas faute de bonne maturation
au niveau de la préparation. Les éléments, en nébuleuses, sont bien
ordonnés en moi, sans que cet ordonnancement m'en soit visible
totalement. Il est à point, pour écrire: comme une ligne de flottaison
entre le conscient et l'inconscient. Tout y est, parfaitement. Et,
paradoxalement, c'est pour ça que cela empêche d'écrire, pour le
moment... Maintenir la pureté de l'angoisse: stopper la compulsion de
documentation. Et n'établir ni des schèmes au préalable, ni un
quelconque plan.
Et si
tout ce que j'avais écrit jusqu'à maintenant était nul et non avenu?
Pensée réconfortante (sous ses dehors angoissants) ou bien
opérationnelle? Tout neutraliser pour faire du nouveau. Le neuf vit de
la brûlure extrême.
C'est
bien cela, une envie d'écrire tellement forte qu'elle me brûle, la main
droite se couvre de rouge, comme dans une impossible érection. Fille,
je dois encore, une nouvelle fois, mourir à moi-même.
12-02-05
BOUDOIRS ET BIBLIOTHEQUES

Marketa Othova, 2003

Mappelthorpe

Marketa Othova, 2003
Pourquoi
ce besoin vital et incessant d'écrire? Petits signes tracés. Comment
font-ils, les peuples sans écriture? Ah mais c'est vrai, cela n'existe
pas; toute ethnie dispose, s'est donné les moyens de l'écriture. Même
si celle-ci ne passe pas par les petits signes, alphabets,
idéogrammes... On peint-écrit sur du sable, avec des pierres, sur les
tissus, la terre, sur la peau, les tatouages, les bijoux, dans les
rêves éveillés des transes, partout, dans le ciel et la terre, tout le
temps. Tout ce qui relève d'une syntaxe, d'un ensemble de codes est
écriture. Les rituels aussi en sont. A noter ce qu'écrit Lacan dans sa
préface de la publication japonaise de ses Ecrits :
l'inconscient étant structuré comme un langage et la dimension même de
la langue japonaise étant le mot d'esprit (mot d'esprit par lequel se
colmatent, se résolvent, les formations de l'inconscient), les
Japonais n'ont pas besoin d'être psychanalysés. Ce qui est hallucinant!
Et cette
extrême codification dans toutes les pratiques importantes sociales au
Japon, a-t-elle aussi à voir avec ce trait spécifique de la langue
japonaise? Oui sans doute, mais je ne vois pas encore comment.
Tout s'écrit, même sans alphabet. Oui mais alors pourquoi chez moi ce besoin incessant de passer par la langue spécifiquement?
Elle est
là, tout le temps, au fond, à la surface, dans les périphéries comme
dans les fonds sans fonds, le développé virtuel de la langue qui se
médiatise à moi par la fiction. Comme elle était forte avant-hier dans
la bibliothèque, belle, de Paris VIII. Mes yeux prenaient des photos,
sans appareil, à partir d'embryons fictionnels, accrochés à la matrice
du roman, pendant que je me déplaçais ou m'arrêtais, la chair comme une
table d'enregistrement. L'enregistrement, qui donne une aura
particulière au présent, qui lui fournit toute sa vivacité de plonger
dans ses noeuds, ne peut se faire qu'à partir de la matrice invisible
de la langue qui réclame, en même temps qu'elle donne, toujours de
nouvelles nourritures. Pour que puissent se développer, encore et
encore, de nouvelles vies. Vécues, là-bas, au plus noir et au plus
clair de moi, par les personnages qui existent. Comment font les gens
qui n'écrivent pas? Cela doit être plus reposant sans doute. Sans cette
impression de se trouver constamment au bord du précipice, le vide,
impression dangereuse et exaltante parce que c'est de ce précipice que
vont venir les vies à venir...
Je vais
bientôt, oui le faire, le saut temporel dans le roman. Je m'y prépare,
en laissant flotter... Pour que le roman retombe convenablement sur ses
pattes, des mois, des années plus tard. Et je vais développer enfin ce
que je projette depuis 5 ans. Parallèlement, et je sais que quelque
part ça marche ensemble, je me passionne précisément pour l'alliage
sans doute primitif, archaïque, du son, de l'image et du mot,
non-séparés. Où l'image, le mot, le son se donnent d'une manière unie,
non pas par une juxtaposition de l'art, de la musique et de l'écriture
mais, en amont de la distinction de ces trois domaines, dans une transe
où, en tant que séparés, ils n'existent pas. Origine du théâtre. Ordre
sacrificiel. Et j'ai appris que les "ancêtres" des geisha étaient des
prêtresses. Officiant dans tous les rites importants par le chant et la
danse. Et la prostitution. Le maître mot de la prostitution (sacrée
bien sûr, comme il se doit) est le mariage qui, dans son intensité la
plus vive consiste à devenir l'un par l'autre, devenir l'autre,
avec... l'invisible, que d'aucuns appellent divinités.
Alors je
crois que mon besoin vital d'écrire vient de là. De ce besoin premier,
inaltérable, de l'amour le plus vif, de la passion. Devenir moi plus
que moi, au-delà de moi. Autre. Et, par delà cet Autre, passion....
devenir... ce secret de la putain. Qui, de passer d'un homme, toi, à
l'autre, toi, n'appartient à personne, obscène dans son inaltérable
virginité. Chair de femme obscène car, sans phallus ni aucune marque de
phallus sur elle ( et l'appartenance constante à un homme formerait sur
elle une telle marque), elle ne signifie RIEN. Hors du sens, hors du
discours, échappant à la signification, pur Réel. Le rêve pur est le
Réel. Cela n'est rien d'autre que cela. C'est pourquoi elle peut faire
peur, même à moi, parfois.
Maintenant
elle m'appelle du fond de moi, elle existe déjà. Et rien de moi ne
pourra lui résister. Alors je flotte de plus belle. Sans peur ni regret
d'aucune sorte. Cela serait indigne d'elle. Je l'ai sous ma
responsabilité. Elle pourtant qui me porte. Même l'écriture est peu de
chose devant elle, parce qu'elle, en amont, en détient le secret de
Fabrication.
08-02-05
ANGE EXTREME

Patrick Penn dans Absences répétées de Guy Gilles

Patrick Jouané dans Absences répétées de Guy Gilles

Patrick Penn dans Absences répétées de Guy Gilles
Belles
découvertes hier soir ( et belle surprise pour mon anniversaire, j'aime
que ça se passe ainsi, faire comme si de rien n'était et voir justement
ce qui survient ce jour dit ) : Absences répétées, 1972. Un cinéaste : Guy Gilles (1938-1996) http://www.guygilles.com
Découvertes faites au festival "Est-ce ainsi que les hommes
vivent", Saint-Denis, qui se clôture aujourd'hui. Cela a été émouvant
d'avoir cela pour mon 7, une oeuvre ayant pour sujet les anges, tels
que je les conçois. Un ange extrême, (semi-)incarné par Patrick Penn.
Personnage au-delà de la mélancolie et de la douleur. En effet,
quelqu'un qui peut dire à la fois, comme il le fait : "Je voudrais
quitter la terre", (il se prépare d'ailleurs méticuleusement et
légèrement à sa mort choisie) et "J'aime la vie" avec un sourire d'une
douceur incomparable, quelqu'un pouvant dire ça est déjà au-delà de
tout. C'est bien là d'ailleurs son problème. Je peux dire que Guy
Gilles est un parfait spécialiste en angélisme.
Il
y a un grand nuancier dans la palette des anges. Ivres et assoiffés
d'absolu. Lui qui dit : "Je croyais que la vie est un poème". Elle ne
l'est pas... Il en meurt. Celui-ci qui est extrême, mourant emportant
avec lui son secret. Dans sa lettre d'adieu à sa mère, le jeune homme,
21 ans, dit que le secret ce n'est pas quelque chose que l'être cache
mais ce qu'il n'arrive pas à exprimer de lui aux autres, ce qui lui est
essentiel. C'est sa maladie. Cette maladie qui l'empêche de s'exprimer.
Dans le film, il dit que ces phrases de lui qu'on entend, ce n'est
ni son journal, ni son livre, qu'il ne veut rien faire, juste des mots.
Ne pas donner forme.
S'exprimer
veut dire sortir de soi des choses. Pour cela, il faut accepter de les
réaliser c'est-à-dire accepter la douleur jouissive et la jouissance
douloureuse de les extraire, de les découper dans l'infinie, dans la
fascinante matrice du Rien-Tout. A laquelle s'identifie l'ange, plus ou
moins, et celui-ci l'est radicalement à en mourir. A n'en faire qu'un.
D'où sans doute la fascination qu'il exerce sur autrui. Chacun fasciné
devant cette part incarnée, visible, d'immatérielle matrice fécondante.
Je
ne suis pas allée voir les autres films de Guy Gilles qui sont passés
avant à Saint-Denis. J'ai très envie de voir les autres, tous les
autres films de lui.
Chose aussi troublante: dans Absences répétées, d'une grande beauté, même avec ses imperfections qui la rend encore plus vivante, par trois fois revient le Stabat Mater de Vivaldi qu'à la maison nous écoutons souvent en pensant aux anges. Le Stabat Mater,
avec cette voix de contre-ut (imaginons la voix de castrat de l'ancien
temps), au-delà de la différence sexuelle, cette musique belle comme la
plus belle des morts et le plus bel amour, sonnait magnifiquement avec
ces visages tragiques, dans des rues contemporaines.
Et nous
sommes rentrés si assouvis de cette séance que nous n'avons pas eu
envie de voir un autre film en dînant. Et aujourd'hui ce film m'a fait
comprendre qu' Intensité et Absolu, ce n'est pas du tout la même chose!
Même si on peut les confondre, comme j'ai pu le faire
longtemps. Au contraire, c'est dans l'opposition entre Intensité et
Absolu que se tient la seule voie de salut pour les anges malades (et
au départ, ils le sont tous, dans un certain sens, on peut dire oui,
que c'est une maladie de la vie, d'en plonger dans les racines
profondes). Le seul moyen, si l'on peut y accéder, de choisir la Vie.
A un moment du film, qui passe souvent du noir au blanc, mais là c'est en couleurs, s'élève le Stabat Mater
de Vivaldi et la caméra caresse un ensemble d'anges masculins
côte à côte, torses nus, légèrement maquillés. Entre le trash et la
perfection céleste. Là, j'ai presque défailli...
07-02-05
LE LIEU PROSTITUTIONNEL

Bronzino
La semaine dernière, ça a tellement bien mouliné en moi que hier matin,
après une heure de lecture, j'ai eu une fièvre assez forte. Avec
mollesse et courbatures. Elle a duré assez longtemps. J'ai dû dormir un
peu après le déjeuner pour la faire disparaître.
"L'image
ouvre dans le visible un lieu prostitutionnel qui offre son cadre à
tous les événements du passé et, dans une optique nietzschéenne, fait
défiler le carnaval de l'histoire. Toutes les chances manquées peuvent
alors se présenter une nouvelle fois. "Jean-François Poirier
Après
le dernier passage écrit, avec une infinité... de personnages, morts et
vivants, hier soir alors que j'étais au cinéma à Saint-Denis, au
festival "Est-ce ainsi que les hommes vivent", ayant pour thème cette
année l'adolescence : "Sauvage Innocence", dont Fred a eu des
invitations, j'ai décidé, d'écrire maintenant, pour la suite du
roman, un texte plutôt introspectif, resserré quant au nombre de
personnages, une réflexion de l'artiste. Fred a aimé cette phrase de
J-F Poirier que je lui ai lue. Dès qu'il a entendu le mot
"prostitutionnel", il a dressé l'oreille, fort intéressé, sans m'en
dire davantage évidemment; à mois de creuser... Ce que je vais faire
pour ce que j'ai maintenant justement à écrire. Avec comme point de
départ que l'image, et d'ailleurs même si elle bouge, arrête le temps.
Avec le cadre qu'elle impose d'emblée, et avec ce don à chaque fois
d'une totalité encerclée se donnant d'un coup, elle induit l'arrêt
(sous-entendant le continuum de la présence). De là sans doute aussi le
lieu prostitutionnel, Autre Chose pouvant revenir à une même place. Un
objet (et puis un autre et puis un autre...), dans la mesure où il est
adéquat, pouvant remplir, investir la forme déterminée du fantasme.
Mais, le sublime, c'est d'atteindre non pas l'objet mais la Chose
primordiale, perdue de ne s'être jamais possédée, la trame même qui
nous fait être. C'est cela que la véritable image, l'art, veut
atteindre. Cette jouissance-là. C'est l'image mentale de Marcel, celle
créée par le romancier, immatérielle, absolue, et elle seule est
communicable parce qu'elle ne se communique pas après s'être formée
mais sa constitution même résulte de l'interpénétration du donneur et
receveur qui, dans ce processus d'échange parfaits, s'effacent en tant
que tels.
Le
poète "naïf" est en accord avec la Nature, avec la vie. Il va en suivre
les mouvements. Tandis que le "sentimental" est en désaccord avec
elles, il a dans la tête une utopie, tout un monde de rêves et de
désirs en dissonance avec l'étant donné. C'est en gros la théorie de
Schiller qui voyait en lui-même un homme sentimental et, en Goethe son
ami, un "naïf". C'est vrai... Goethe n'a-t-il pas un peu rejeté son
romantique Werther? Schiller visait l'accord, la réunion de ces deux
tendances. A moi, elles ne semblent pas si en désaccord que ça. Car on
ne peut vraiment déjà, ne serait-ce qu'examiner proprement le monde, la
Nature, qu'en les dépassant, qu'en sortant de leur cadre par la
confection d'une Autre chose (autre Lieu ), très élaborée et si bien
sûr elle ne fait pas que rester à l'état de vague fantasme non
structuré ( devant passer par l'étape essentielle de la sublimation qui
est 1) acceptation que rien ne peut venir nous combler entièrement et
2) de savoir bâtir à partir du Rien ).
Il
y a sûrement moyen, si je creuse bien tout ça, d'écrire un fort beau
texte. Que je vois d'une simplicité de forme déchirante, en noir et
blanc, avec des arêtes vives, un jeu de contrastes, une binarité comme
une fracture.
Et ensuite il faudra envisager un grand saut dans le temps, une coupure romanesque importante.
Ce
matin, dès que j'ai rallumé mon téléphone, c'est mon frère qui m'a
appelée le premier pour me souhaiter un bon anniversaire. Au Japon, je
ne sais pas si cela se fait encore de nos jours, l'âge ne se compte pas
à partir de la naissance mais à partir de la conception. Et hier soir
avec Fred, dans le noir, au lit, nous avons recherché nos mois de
conception. Avec pour résultat, qui nous a encore emballés ce matin, le
calcul et la différence entre sa conception et ma naissance.
Comme il a senti que je travaille l'image, Fred m'a envoyé hier l'image du tableau de Bronzino en y mettant son propre titre: le regard halluciné du regardeur et du regardé.
Fred m'a dit que ce personnage, de se découper à l'intérieur d'une
sorte de fenêtre, semble surgir et nous regarder en face. Et qu'il est
aussi halluciné de nous voir (le regarder) que nous de le voir (nous
voir le voir). Ici se trouve je pense l'une des choses
principales de l'Art, cette rencontre de Regard.
A
propos de regard, l'une des choses qui m'ont frappée hier soir en
voyant au cinéma le beau film de Lionel Zoukaz, présent et introduisant
ses films et très charmant d'ailleurs, IXE,
a été le regard très spécial du jeune homme après son shoot. Film
partagé en deux écrans juxtaposés, avec un déferlement ultra-rapide
d'images chocs. Zoukaz pensait que ça allait nous déprimer mais moi je
m'y suis trouvée, dans cette violence et énergie, dans mon élément; et
ça revigore! Je ne veux pas mettre en mot ce regard de l'héroïne. Allié
aux images et au style qui baigne tout le film, on sent pas mal l'effet
de la drogue. En premier, on a vu un film sur la mort de sa mère. Très
autobiographique comme tous ses films. Zoukas a dit ensuite qu'il a
arrêté de se droguer après avoir fait ce film, parce qu'il avait
compris alors ce qui lui faisait prendre la substance. C'était lui ado
qui quittait le domicile parental alors que sa mère très chérie et
aimante se mourait d'un cancer. Et c'était déchirant parce que ça lui
faisait si mal de la laisser. Et à elle aussi mais elle l'engageait
vivement à partir, à vivre. A ce moment-là, Fred m'a touché la main en
me demandant si je pleurais. Et je lui ai dit, bien qu'il le sût déjà
bien sûr, que ce qu'on voyait, c'était tout à fait comme moi (avec mon
père), ce qui m'était arrivé à moi. Fred m'a répondu que c'était
justement pour ça que je devais pleurer. Colette et Fred ne pleurent
jamais. Elle, elle donnait comme prétexte que ça faisait couler son
mascara. Je me demande si l'impossibilité à pleurer de Fred ne vient
pas simplement du fait que ça brouille la vision... Le regard halluciné
toujours. Et de plus en plus. Et cette nuit il m'a dit qu'on pouvait
s'aimer encore plus. C'est très troublant... Vraiment, j'aime ça.











