Frederika Fenollabbate

17-08-05

FUTONS TATAMIS ET VODKA

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Fred Fenollabbate, Friedrich, http://www.neurosex.com

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Derevo

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Chen Kaige, Adieu ma concubine

Bruxelles, jeudi,
Le lit derrière moi s'est moisi. Mais pas de mauvaises odeurs pour inquiéter mes narines, je ne suis plus là. Est-ce que c'est parce que j'ai un autre lit? Peut-être pas, parce que je voulais moi-même devenir un lit. LE LIT.
Alors si je ne sens pas la mauvaise odeur de l'ancien lit moisi, c'est que je suis partie de cet endroit. Et comme je ne me sens pas coucher par terre ni rester debout ni assise c'est que je le suis devenue, ce lit. Ce lit de la petite mer.
Quand j'ai vu la grande mer, j'ai compris.
Le dehors, maintenant, amour.
Le passé n'existe pas plus que le présent. Sans parler du futur. Tout est futur ou alors rien n'est. La vie est futur ou alors elle n'est pas. Habillée ou sans vêtements, je suis nue. Mais non, ce n'est même pas ça. Plus de différence entre quoi que ce soit. Pourquoi les Japonais depuis toujours sont-ils si modernes? Réponse: par le zen. On pourrait dire aussi par le jeu maîtrisé du signifiant. C'est pareil. On ne comprend rien au zen, à la puissance (la bonne car il y en a une mauvaise aussi, très mauvaise...) du signifiant, si on n'a pas rejeté tout ce qui constitue nos traditions, et mêmes celles de notre modernité. Je ne peux pas dire pourquoi je vous attends, étoiles filantes du zen, sinon pour la simple raison que je sais que vous êtes là. Et donc, voilà, je ne vous attends pas.
Hier, j'ai vu... le miroir du miroir. C'est une eau profonde, à la fois limpide et opaque comme le sont les yeux bleus de D. L. Car les yeux de D. L. (dé-aile) sont bleus mais je ne le vois pas. Glauques. Comme je suis glauque! Grande est la voie du glauque. Respirer comme on se déshabille est réservé aux initiés.
Prendre cette main qui n'a pas de doigts. Mais comment faire pour ne pas la briser entre mes omoplates folles qui crient dans la nuit blanche de cette Russie que je ne connais pas et que je rêve de plus en plus précisément, si précisément que je me suis rendu compte que je n'ai même plus à boire de la vodka. Alors oui, je comprends, j'ai bu pas mal de vodka pour fuir les petits Européens blancs. Il y a un marécage vaste, clair et profond au milieu de ma poitrine. Il est tiède. A l'automne, il battra peut-être pour toi. Ou te battra. Je ne cours plus. Après rien. Parce que rien, ça existe. Rien ne vient trop tard. J'ai mangé les yeux du crapaud: je suis assistante de réalisateur, inspiratrice de scénario, costumière et habilleuse (travail consistant à déshabiller plutôt et le plus tôt est toujours le mieux), maquilleuse... Faudrait que j'apprenne à tatouer et je tatouerai les acteurs comme il se doit, c'est mon secret. Mon coeur est une frontière.
Elle bat et donc elle n'est pas stable. Une frontière qui n'est pas stable ne peut être dignement appelée frontière. Une frontière se doit d'être stable. Mais alors si mon coeur est une frontière, qui ne l'est pas, qu'est-il donc?
Je ne voudrais plus ni rire ni pleurer. Entre les deux. Ce sourire pâle et aigu comme l'éclair.
Je veux dire qu'il y a mieux à faire que perdre et gagner. Je veux dire que là rien n'est à dire parce que tout est à faire. Et défaire. Et je vois dans un oeil déchiré par un store trop tôt baissé que là où je fends et bas en brèche, je n'y suis plus parce que le pouvoir n'est pas mon fort. Je suis beaucoup trop forte pour ça. Voir la zébrure de ma puissance n'est pas vraiment chose à craindre même si bien sûr c'est terrifiant. Et aujourd'hui, je ne sais pas quel jour de ce beau mois d'août de la cinquième année après les trois zéros, j'écris d'une main si sûre que c'est comme de la calligraphie. Me voilà devenue japonaise. Vive. Ardente. Nue. Lit.


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09-08-05

NOTRE LA-BAS SECRET

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Jacques Fabien Gautier d'Agoty

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Jacques Fabien Gautier d'Agoty

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Nijinski, L'après-midi d'un faune

L'important ce n'est pas là où on va, c'est ce qu'on en ramène. Et ce qu'on en ramène bien sûr dépend du bon choix de la destination, choix se mesurant non  pas à la recherche de l'exotisme, de la distance, mais aux besoins immédiats, du moment. Je crois que pour nous ce qui compte c'est de partir et d'aller là où il y a de la mer. C'est ainsi que partis tout près, nous nous sommes retrouvés très loin, pour nous retrouver nous-même, chacun et ensemble. Quittant tout ce qui encombrait, la gêne, le parasitisme. Allant, sur son conseil, suivi parce que correspondant aux besoins comme à l'envie du moment, trouver pour moi une nouvelle mer, chose pas évidente pour moi si attachée à ma mer primitive, la toute petite. Et là quand je dis "petite", cela me concerne moi autant qu'elle. Nouvelle mer donc bien appréhendée cette fois car je me disais, en chemin vers elle, que l'eau c'est toujours l'eau, où qu'elle soit. Et si j'ai pu me dire cela c'est grâce à la phrase de Maître Dôgen, ma nouvelle passion, nouvelle vision..., (lecture proposée par un nouvel et invisible ami), disant que ce n'est pas, comme le croient les imbéciles c'est-à-dire le plus grand nombre,  l'eau qui se trouve dans les mers, les fleuves, les rivières mais que c'est dans l'eau que se forment fleuves, mers... Basculement intégral, ravissement au sens premier du terme.
Et là-bas j'aimais chaque matin avant de quitter la jolie chambre blanche, lumineuse, (ah! la lumière de cet endroit où l'on baigne tout le temps dans le ciel si présent), ranger les algues, bien les cacher durant mon absence, les algues mises à sécher, et le soir, en rentrant, de les déballer pour les remettre à l'air amoureusement. Je ne sais pas pourquoi dans le fond j'avais ce besoin de cacher les algues quand nous n'y étions pas... Et j'ai commencé alors à faire durant ce voyage, tout ce que mon amant me demandait. De bonne grâce et tout de suite. Comme de me déculotter devant l'église du village alors qu'il n'était que vingt heures...
Et puis dimanche matin Philippe Bl., bien-aimé, m'appelant tout serein de son endroit aussi fabuleux de vacances, à qui j'ai dit nos promenades dans les dunes, s'est exclamé, sans que j'aie eu besoin de lui faire un dessin, cette phrase que j'adore:"Ah! la dune! La dune épouse le corps. Et le corps épouse la dune."
Voilà à quoi on a joué. Magnifiquement travaillé. Et mon Fred si fatigué avant de partir, trop longtemps empêché de créer, s'est mis à faire des photos superbes pour son film. C'était un régal de le voir chaque matin prendre son appareil.
Là-bas on a fait l'amour tout le temps et d'une manière touchant la perfection je dois dire. Où l'élan contemplatif et fusionnel, jouissance Autre, était concommitant aux ébats de pur désir, déchirure et souveraine honte.
Nos hôtes aussi étaient charmants.
Je prends bien soin maintenant de mon bien-aimé. C'est là ma tâche essentielle. C'est étrange parce que l'écriture, en apparence venant en second plan dans mon organisation quotidienne maintenant, y trouve paradoxalement sa place première, je veux dire celle lui convenant le plus parfaitement. Je suis une vraie petite mère. C'est extrêmement beau et riche à vivre. Dimanche matin, je m'étais fait rien qu'à moi-même cette réflexion. Et l'après-midi, en ballade, F. m'a dit: "Quand on demandé à Truffaut s'il y avait, dans Jules et Jim, une expérience personnelle, il a répondu qu'il a fait ce film pour faire plaisir à sa mère." Voilà, il n'y a rien à ajouter de plus à ce sujet. Pour le moment.
Nous ne faisons plus maintenant que rêver à la maisonnette où ne nous n'avons pas logé encore, découverte là-bas au fond du jardin.
J'en ai rapporté 7 pages magnifiques de mon roman. Et ce n'est encore qu'un début! Et F. de nouvelles séquences magnifiques de film. Et la musique est en chemin, je crois bien.
Ce matin, j'ai travaillé Maître Dôgen. Dans lequel j'ai vu que dans le rapport maitre/disciple l'on peut voir le secret de la vision. La vision étant dans la vie la chose essentielle. D'elle, tout dépend.

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13-07-05

LE RETOUR DE LA OU L'ON NE REVIENT PAS

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Traité de musique grec, papyrus

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Rainer Werner Fassbinder, Hanna Schygulla

Juste après avoir senti, il y a de cela quelques années, "dans une autre vie" comme le dit souvent John Le Carré, qu'on ne pouvait plus le voir, mon angoisse se formulait comme ça: plus d'imprévu désormais dans mes nuits. Sans doute parce qu'avec Phil les rendez-vous se prenaient toujours au dernier moment, de préférence quand était déjà bien avancée la nuit. Et j'avais pris l'habitude, au fil des mois, d'être réveillée par la sonnerie du téléphone. Phil de la Nuit. L'imprévu, ou peut-être pas, c'est que je l'ai revu, bien revu oui l'autre soir... On s'est dit alors que nous savions que nous allions un jour nous revoir, restait à en trouver la modalité. Et c'est Fred qui par le travail l'a trouvée.
Je suis incapable de savoir ce qui me lie à lui. Ce qui lie Fred et lui. Peut-être parce que lui seul à ma connaissance est capable dans un bar à trois heures du matin de vous inviter à danser sur de la musique qu'on n'aime pas mais on s'en fout dit-il, une danse très serrée. Tellement érotique. Et si peu sexuelle à la fois. Vraiment étrange. C'est peut-être ça le secret de ce qui peut se passer entre nous. Séduction épurée. Et lui seul sait si bien envelopper sans vous dévorer. Mes Sonnets, cette histoire..., me reviennent en tête. Avant-hier dans ses bras, je lui ai dit: "Tu es un démon." Il en fut étonné. "Comment moi, un démon? Avec la tête que j'ai?" "Et oui toi justement avec ta tête d'ange." "Ah oui bien sûr, je comprends!" dit-il en se collant encore un peu plus.
Je peux lire enfin le Nietzsche de Lou Salomé. Merveille des merveilles. Un développement alerte et concis, magistral, de l'intrication volupté-cruauté-religieux, par le circuit mental de Nietzsche retraçant, à partir de la polymorphie des pulsions contradictoires, la scission entre la pensée et la passion, la domination de l'une par l'autre, avec le dédoublement du soi, et la hiérarchisation qui s'établit, pensée supérieure et dès lors se fait l'entrée du religieux... Comment l'on ne peut avancer qu'en se détruisant, comment le désir a partie liée avec la destruction. Inévitablement. Comment maladie et santé se font l'une par l'autre.
Faire de la philosophie c'est un chant sans mélodie, dit Deleuze. J'ai toujours remarqué cette accointance entre la philosophie et la musique. Les meilleurs philosophes ont toujours voulu être aussi musiciens, jamais l'inverse. Les meilleurs philosophes, comme Nietzsche, Wittgenstein, ont souffert de maux physiques terribles. J'y vois là l'action de la musique sans la musique, le sacrifice de la musique. La musique où seules peuvent exulter ensemble toutes les pulsions contradictoires, hors de la réflexion, sans doute au coeur matriciel de la pure pensée. J'écoute avec bonheur des concertos et sonates pour luth de Vivaldi, Handel, Kohaut. Cela m'inspire beaucoup pour mon roman. Maintenant quand j'écoute de la musique, je pense à ce qu'a dit un ami musicien sur la musique polyphonique et cette vision, de musicien, me fait mieux entrer encore dans la musique. Avant elle me serrait fort, me pénétrait pour m'emporter. Maintenant, non seulement il y a ces effets-là mais une intimité plus ténue et solide à la fois. Quelque chose proche de ce qui me vient avant les mots, quand j'écris... Au-delà des couleurs, des émotions, des sensations. Une épure, et pour moi c'est les mots, leurs très mystérieux nids. Musique et mots très proches, comme avant dans la tragédie grecque. Et bien avant aussi.
Mon petit journal secret avance. C'est de la folie de n'y relater que ce qui se passe dans un réseau très étroit de personnes. Non seulement comme si le monde autour n'existait pas mais, et c'est ce qui est encore plus fou, comme si ces personnes ne vivaient que ce qui s'y passe, là... Une épure, encore.

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06-07-05

VERS...

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Tatsumi Kumashiro, Le rideau de Fusuma

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Andrei Tarkovski, Andrei Roubleev


Inutile de vouloir se retrouver tel qu'on était, avant. Avant une brisure. Elle est faite pour se retrouver différent. Dès lors, que c'est su, vivre cette sorte de flou, éparpillement d'être, en fait précision plus grande dans des tonalités plus basses et plus hautes, intensité vive, sans plus attendre d'impossibles retrouvailles avec un moi fané, perdu, viennent plus pures les sensations de la nouvelle modalité d'être. Davantage de folie qu'avant? Non, mais... inchangée, de ne plus côtoyer ni se battre avec une rationalité, toujours chercher à tout expliquer, résidu des peurs à mettre des pseudo-concepts sur ce qui fait jouir et effraye, elle excelle maintenant à se déployer dans sa pureté.
Vivre avec en soi la fragilité, la proximité du chaos et des destructions possibles, maintenant que... Est-ce que c'est ça l'éternelle jeunesse? Son secret.
J'ai le projet d'ouvrir un nouveau journal intime, très secret, sans en divulguer l'adresse, adressé seulement à celui qui par hasard le trouverait.
J'y écrirai différemment.
Je peux écrire sur tous les modes qui me plaisent, ceux à inventer. Je laisse aux autres les modes éventés, ils y excellent, eux qui se repaissent des saveurs rances. A eux le succès. A moi le secret.

Je devrais développer mes possibilités médiumniques. Ces jours derniers se sont produites deux nouvelles "sensations-déductions" par rapport à des choses arrivées à des amis qui ne m'en avaient rien dit et que je n'avais même pas vus. L'une d'elle fut précise, une petite maladie d'un certain, mais l'autre non, c'est pourquoi je dis qu'il faudrait travailler ça. Parfois, comme ça, les messages m'arrivent comme si c'était moi qui les pensais, quand c'est l'autre qui le pense. J'entends un "je" dans ma tête, qui développe une phrase, sans que cela ne corresponde à ma personne, et j'en suis étonnée. Et pour cause, c'est l'autre qui le pense. Devrais-je rencontrer un sorcier-instructeur?

Je n'irai pas voir la mer très bleue mais l'océan bien agité. Et au fond des yeux de cet océan d'une couleur... indéfinissable, comme mon désormais vécu actuel non rationnalisable, je verrai le cyclone d'une passion, bien verte.
Ecrire c'est prendre en bouche le phallus. De là à dire que les fellations sont mon métier il n'y a qu'un pas.


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24-06-05

ET LA DANSE VIENT DU...

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Fassbinder_Schygulla

Un quart de siècle plus tard il l'a retrouvée. Le temps n'était pas passé sur eux, ils se coulaient dans le temps, et le temps dès lors en eux, ne laissait pas de traces. Les traces c'est ce qui est mort, pas ce qui est dedans et vivant. Il n'eut pas besoin de lui dire je te veux. Et même les yeux n'exprimaient pas l'affirmation d'un vouloir. Il la prit à l'angle d'un obscur couloir. Debout, comme les humains, parfois.
Je ne peux plus revenir à moi, rentrer de nouveau dans mon corps ne peut se faire qu'en changeant de corps maintenant. On a écrit des histoires de vampires, de revenants pour se faire peur, pour que cette peur masque une peur bien plus grande encore face à ce qui existe vraiment. Existe ma soumission. Au-delà de l'amour et de la peur j'ai rencontré un garçon.
Cent cinquante ans plus tard ils se sont aimés encore. Corps à corps, cerveau à cerveau, sexes échangés    fondus  mouillés    liquéfiés. Je n'est jamais qu'un peut-être. Je peux t'être; je l'ai écrit quand j'avais dix-sept ans sur mon paquet de Marlboro, je fumais des Camel mais ce jour-là c'était des Marlboro j'en suis sûre parce que je me vois écrire cette phrase sur le blanc encadré de rouge. Et cette phrase je l'ai écrite encore l'autre jour dans mon roman. Romancière s'est fait pendre. Sur la corde à linge des buanderies des sales humains. Elle s'en fout maintenant qu'elle s'est faite chair.
Destinée à revisiter les relations entre les hommes, mais Pierre Daguin m'a dit justement c'est parce que, écrivain, c'est là où tu excelles et ce que tu écris, que dans la vie tu es décalée, et j'en suis si naïve. Fred nous a photographiés l'autre jour regardant nos téléphones mais sur la photo on ne voit pas les téléphones et à voir ces visages émus, attendris, on se demande de quoi il retourne vraiment. On ne sait jamais dans la vie vraiment de quoi on parle. Le mieux serait de se taire et de se toucher. Klossowski a comme ça une vision très cannibalesque des mots et des âmes, qui dit-il, ne cherchent qu'à se manger entre elles, par delà l'impossibilité que dressent les corps et les mots servent à la fois à se manger, quand on se parle, et aussi à s'en défendre, s'en prémunir. Moi je n'ai pas pu l'autre jour dire ma joie au chirurgien qui venait de finir son travail, alors les larmes ont coulé. Bien sûr, il en était étonné. Quelques minutes plus tard, quand je suis revenue de mon évanouissement, car bien sûr je me suis évanouie, il m'a dit d'aller manger une glace. Et Philippe B. à qui j'ai raconté tout ça, lui qui m'a toujours appelée pour me suivre, "docteur Blondez", m'a fait voir par sa plaisanterie à quel point je pouvais être enfantine. Et mille ans plus tard, je suis revenue sur les lieux de ma prime enfance. J'ai vu alors ce que je n'avais jamais vu, voulu oublié de toutes pièces pour ne pas être idolâtre, mais à trop vouloir être non idolâtre on le devient, mieux vaut donc ne pas le refouler, et j'ai vu, de l'or : le soleil, et de la soie chaude et trop douce pour mon palais : la terre et le ciel réunis, le bas comme le haut, et voilà pourquoi je n'ai pas le sens de l'orientation mais celui de l'espace et ce n'est pas seulement parce que je suis une femme. J'en ai marre qu'on me bassine avec ça chaque fois que je parle de mon absence de sens de l'orientation. Le ciel et la terre réunis je dis. La mer. La mer qui a donné la musique aux humains.
La mer, mouvement perpétuel.
La musique vient de la danse et la danse vient du malheur...

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09-06-05

LA MAGICIENNE

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Oscar WILDE

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Libération de Dachau. Photo: Lee Miller
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Virginia  Woolf. Photo: Gisèle Freund



Pour mon meilleur ami j'ai pris des bas noirs et des porte-jarretelles, ce n'est pas pour lui, j'ai acheté ça parce qu'il avait envie de les offrir à d'autres, aux autres, à l'Autre. Il ne m'avait pas dit clairement qu'il voulait faire ça, l'ayant laissé clairement entendre. Une charmante amie m'a offert une anthologie de poésie japonaise, et cela tombe à pic, j'en avais envie. Au travers des siècles, et l'écriture est venue relativement tard, la poésie japonaise reste troublante d'apparente simplicité. Aucune psychologie métaphysique ou pas, un élan et des troubles directs qui chavirent le coeur, comme si toute la tête et tout le corps devenaient coeur aussi. Une sensualité de chaque seconde.

Peu à peu, je reviens à mon travail, mon écriture de vie... L'autre jour, la violente averse sur les feuillages touffus, les pieds trempés dans les sandales, avec les senteurs des épices, je me croyais en Asie. L'angoisse au fond de moi est maintenant tapie comme une araignée qui attend son heure pour partir définitivement. L'angoisse de mort est la plus simple, l'on peut dire que c'est la simplicité même. Quand on est revenu du désir. Angoisse et jouissance sont les deux seuls champs à procurer le sentiment de la Certitude. La certitude est quelque chose de très difficilement supportable... L'incertitude par contre du désir, bien que ce soit facteur de troubles, est rassurante. Et la Princesse Awata a écrit:

       J'attendrai la lune
        Pour revenir à la maison
        L'orange rouge
        Piquée dans mes cheveux
        Sera visible à sa lumière.


Nous savons qu'elle est morte en 764.
Comme j'aime ma solitude et ce que j'écris! D'un amour trop violent, passionnel, qui pour une fois, me paya directement de retour pour me faire tomber, exalter, dans une angoisse qui aurait pu être mortelle... Ono no Komachi, poétesse connue pour son talent, sa beauté et sa vie sentimentale malheureuse, a vécu au 9ème siècle. Ce petit poème, et la poésie japonaise affectionne la forme brève, est d'elle:

       La pluie du printemps
        Tombe d'abondance dans les marais
        Sans aucun bruit.
        Ainsi ne sont connues de mon aimé
        Les larmes dont j'inonde ma manche.


Les photos de Pierre Molinier, vues avant-hier, sont en vrai toutes petites. Et frappantes. On sent le mec, qui est là, vivant. Ses poses ne sont pas des poses, et son masque n'est pas un masque. Mais des voiles par lesquels le monde invisible se montre à nous. Il l'a pétri pour nous, ce monde, pour lui-même d'abord en même temps que pour nous, là est le secret de l'art.... J'écris pour ceux qui peuvent comprendre et ceux qui peuvent comprendre sont ceux qui savent qu'il ne faut pas chercher à comprendre, ils n'en ont d'ailleurs ni le temps ni l'envie. Vivre est trop accaparant pour autre chose. Si les gens étaient vraiment vivants, s'ils s'occupaient exclusivent du métier de la vie, ils n'auraient pas le temps de faire leurs saloperies, de faire chier le monde. Mais penser cela n'est peut-être qu'une naïveté de plus de ma part... Le mal mauvais est sans raison, lui chercher des raisons c'est tenter de le justifier. Et si on cherche à le justifier c'est pour tenter de garder intact et pur ce qui ne peut pas l'être. Ma haine de la haine cause chez moi cette inclination. Que maintenant je dois combattre. Ma misanthropie de toujours m'y aidera. Sans venin ni crachat. Je n'aime que les venins et les crachats d'amour, compisser est aussi un acte d'amour. Me mêler au monde avec ma poésie pour seule arme.

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07-06-05

MON ENFER

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Pierre Molinier

C'est la deuxième fois que, lisant mon écriture, au sujet de l'art, quelqu'un pense que je suis un homme. Cela arrive souvent, au début. Fred artiste et moi écrivain, les deux sexes, ça se mélange. Et les gens pensent à toutes les solutions (certains mêmes vont jusqu'à la transsexualité), sauf à la plus simple, la plus évidente. Et même si on dément, ils y croient encore; le fantasme étant tout-puissant. Cela prouve que la relation Fred/Frederika n'est pas évidente, pas évidente dans le sens de la norme, de la convention. Mon double, mon frère jumeau, moi-même, en même temps que l'Altérité absolue.
Identité, coupure, peur de se perdre. La division en soi. Au fond, peut-être que l'angoisse de la mort est aussi la figure sous laquelle se présente à soi l'irréductible distance entre soi et soi.
Mais... quand on fait l'amour, cette distance entre soi et soi devient, pour un temps, absolument paradisiaque, comme si l'enfer, soudain, était apprivoisé.
Je me remets tout doucement de ma blessure... Peur encore un peu.
Cet après-midi visite de l'expo Pierre Molinier. Se guérir de l'avanie du monde par les chamanes. L'art est chamanique ou n'est pas. Duchamp dit que c'est le seul domaine à faire sortir de l'animalité parce que lui seul permet de vivre hors de l'espace et hors du temps. Eh bien, chamane, c'est ça.

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03-06-05

Quand Croire c'est Vivre

 

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Mikhailov, Untitled

Maintenant se reprendre. Reprendre le "maintenant". Mais pourquoi? Le "maintenant", avait-il été quitté? Non. Quinze jours durant, les quinze derniers jours, la vie n'a pas été quittée, je n'étais pas hors de la vie mais dans la vie confondue avec sa destruction. Doigts habiles de chirurgien et tête d'humain tordue et affreuse, il m'a dit: vous allez être défigurée. Et voulais-je alors me tuer? Oui mais je ne savais pas comment. Il ment, il a menti, ne pas le haïr, de toute manière la vengeance n'est-ce pas est un plat qui se mange froid. Et la froideur il la mangera, peur blanche. Moi maintenant, nourrie par le contre-poison de ma doctoresse, je mange des mots latins pour m'en guérir. La mère est africaine. Elle mélange la force de la savane aux mots latins, elle est mienne... Il a menti pour de l'argent. Je n'arrive jamais bien à comprendre comment on peut faire des choses pour de l'argent, cela me dépasse complètement. J'y cherche toujours d'autres motifs, sadisme mal placé, rancoeur, ressentiment... mauvaises pulsions. Non, a dit la doctoresse, ne cherchez pas pourquoi, c'est pour l'argent. Et moi qui ne fais rien pour de l'argent, évidemment, j'ai beaucoup de mal à comprendre. Ne plus chercher à comprendre, voilà ce que j'apprends, et c'est bien.
Je n'oublierai pas mes amis qui m'ont soutenue chacun à leur manière, chaque manière belle et complète. Et Fred qui avant-hier soir, pour arrêter ce délire
où le suppôt de Mammon m'avait fait entrer, après des jours et des jours de sa patience envers moi infinie, a voulu tout casser dans la maison, a jeté en l'air table et chaises, cendriers, pots de fleurs, écrasé le mégot sur le table et m'a dit qu'il allait s'en aller. "Il faut que tu aies peur de moi, plus de toi", a-t-il dit et ça a marché. Oui dans le fond c'est de moi, plus que moi, mon être qui m'échappe et qui me fait, dont j'avais peur. Peur obsessionnelle qui m'avait fait abandonner tout le reste, non pas le reste en vérité mais ma vraie vie, et alors toutes les choses que j'aimais le plus au monde, celles qui d'habitude me consolaient, me devenaient les plus cruelles. Elles m'étaient promises comme interdites et cela me mor-ti-fiait.

Avant, avant, j'étais si bien... La jouissance, pourquoi au fond est-elle si insoutenable? Plus de phobies pour m'en protéger, à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue. C'était bien, tu es bonne, tu es un bon écrivain. Vivre des choses pour écrire et écrire pour les vivre. Maintenant me reprendre. Avec en moi cet état-limite, d'être à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue...

Mesurez combien les mots peuvent faire mal. Ils ont un impact comme un coup physique énorme balancé sur votre tête. Et pour s'en guérir, il faut du temps, même avec les meilleurs soins. C'est comme une blessure physique. Il faut alors d'autres mots, contre-poison, pour anéantir l'effet des mots qui ont blessé. Ne perdez jamais de vue combien les mots vous font et vous blessent.
J'aime les mots pourtant de passion et c'est par la bouche et ma bouche qu'on a voulu blesser. Je ne hais pas. J'écris. "Chez les médecins, il y a deux camps, m'a dit ma doctoresse. Ceux qui soignent et ceux qui par tous les moyens veulent gagner le plus d'argent possible. Nous avons eu avec ça une grande leçon de moralité."
Est-ce que l'argent ne serait pas ce qui leur sert de signifiant du signifiant? Puisque c'est soi-disant la matérialité, le cash, ce qu'on touche d'intangible, ce qui ordonne le monde, et la destruction du monde, a dit Lacan, sera programmée par la soumission intégrale au signifiant. Le signifiant développe sa propre structure, à la mort.
Peut-être, peut-être, que je n'arriverai jamais à comprendre comment on peut faire des choses, et mauvaises, pour de l'argent parce que moi-même je suis dans le champ des mots, du signifiant, que j'en connais, pour les subir, les effets pervers et néfastes. La dureté inhumaine d'une certaine, implacable logique, qu'il faut savoir anéantir.
On ne me faisait jamais toucher l'argent, mon père me disait, c'est très sale, ça n'arrête pas de circuler de main en main. Ne touche pas à ça, ma fille. Et lui s'en chargeait pour moi... Les kabbalistes et autres..., de n'avoir pas sacrifié à l'idole, n'ont pas séparé la matière et l'esprit, l'argent dès lors ne peut être une matérialité intangible, il est frappé d'invisible et de divin. C'est ce qui sauve.

Je crois aux forces de la nature, aux puissances du ciel et de la terre.

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14-05-05

TAKASHI MIIKE

   

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Takashi Miike

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Andelicek

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Takashi Miike

Dans le roman, le saut temporel s'est réalisé. Un casse-tête vécu très agréablement, j'y étais si bien plongée, rien pour m'en distraire (ce qui me semblait jusqu'alors comme du repos par rapport à mon travail n'en devenait plus que distraction et facteur de troubles en fait). Le glissement des temps se fait en douceur, imperceptiblement, les actions se poursuivent, se dissolvent dans les différentes strates du temps. Le temps asiatique, c'est mon mode. Ni linéaire ni circulaire. L'introduction du troisième personnage est réalisée avec bonheur. J'y suis revenue maintes et maintes fois, la structure du temps, le troisième personnage, et si bien concentrée que maintenant je désire vivre dans mon roman! Il pleut, j'écris, au cou mon nouveau pendentif en trois parties, les trois formes mathématiques primordiales avec des pierres que je n'avais encore jamais portées et que je ne connaissais même pas.
Les fêtes et mes amis vus ces jours-ci, loin de me déconcentrer de l'écriture, m'y remettent encore plus profondément chaque jour. Loin du virtuel, dans le réel. Ce qui remet à sa juste place la dimension du Rêve. Rêve restant dans la sphère-Rêve, qui ne s'abâtardit pas à mi-chemin en passant par la virtualité (imaginaire, fausseté au sens lacanien), il se noue étroitement, intimement, délicieusement, orgasmatiquement au Symbolique et au Réel. Le trio nodal s'accomplit à chaque seconde, dans le cours de la transformation. On ne veut rien saisir, rien prendre, ni crainte ni espoir, tout est déjà en train de se passer...
Jeudi 5, retrouvailles avec Manu chez lui, grand plaisir de le revoir, de parler aussi de préhistoire dont il est spécialiste. Il m'a très gentiment prêté un livre sur la naissance de l'art au paléolithique que je viens de finir.
Jeudi 12 chez mes délicieux amis brésiliens, Beatriz et Guilherme, j'ai rencontré (c'était le but de cette soirée) un lecteur brésilien, aimant, de Virginité, traducteur; c'est son ami Guilherme qui lui avait transmis le livre, pensant à juste titre qu'il allait l'aimer. Il a le désir de le traduire. Quelle étrange, passionnante chose que de rencontrer un lecteur de si loin, Leonardo. Et si vivant et animé. Et dès le début, les pendules furent par lui remises à l'heure, car il m'a dit qu'il était toujours difficile de parler d'un livre qu'on a aimé à son auteur, de crainte de tomber à côté. De crainte que ce qu'on a trouvé formidable, disant pourquoi, l'auteur ne vous réponde : mais non mon vieux, ce n'est pas ça du tout. De crainte aussi de voir tomber la magie de l'impression de lecture. C'est la première fois qu'un lecteur me dit cela, les autres inventent toujours mille prétextes. Et moi d'emblée j'aime cette franchise et cette clarté. Bien sûr aussi le lecteur ne veut pas se dévoiler lui-même, car dans sa lecture, il se montre lui. Moi ce que j'ai vu en lui, c'est sa bonne compréhension du livre, y voyant l'importance de sa structure, le déploiement quasi-mathématique d'une logique (et c'est vrai que la construction de ce livre fut un véritable casse-tête, ne pas s'enfermer dans la logique surtout fut bien difficile). Et son désir aussi de vivre en somme, pour une part, ce que vivent les personnages du livre. Ce monde à part où ils sont, à la fin du livre, comme l'a pointé Guilherme en parlant dans le livre de son passage préféré, quand on voit qu'existe aussi parallèlement le monde extérieur, normal, on se dit qu'alors on peut aussi s'en extraire, vivre comme eux, cela met de la réalité... Et nous avons bu, bu, l'alcool brésilien, quarante-cinq degrés qui passent et enivrent bien, apporté de Brasilia par Leonardo.
Vendredi 13, si bonne après-midi avec Pierre et Marketa, on peut parler de tout, les strates sérieuses et frivoles se chevauchent, se mêlent avec bonheur.
J'ai rendu à Pierre les quatre carnets de ses poèmes qu'il m'avait passés pour que je les lise. Une sorte de journal sentimental qu'il tient depuis des années. J'aime beaucoup beaucoup ses poèmes. Les artistes peuvent tout faire, c'est charmant! Seule petite ombre au tableau, jeudi aussi bien qu'hier, la petite maladie de mon nounours en forme de coeur (F.).
Parlé aussi au téléphone avec mon ami Philippe B., pas eu le temps encore de se voir, besoin d'entendre sa voix, pour écrire...
Dimanche 8, réalisation du site de Dorine Muraille (qu'il faut encore peaufiner et bientôt en ligne). Surprise à mon réveil de la sieste, suite à la veille avec lui, ce fut fait en quelque deux ou trois heures, la communication entre lui et Fred passant impeccablement. Pour le site, il a pioché deux images que Fred venait de faire comme ça. C'est marrant... J'ai envie de faire avec Pierre et Marketa une "soirée asiatique". Quand j'ai dit ça hier, Pierre et Fred ont eu le même silence et la même expression perplexe, comme si cela les plongeait dans une série fantasmatique, quel rire! Je travaille maintenant avec à l'esprit bon nombre de films japonais, chinois, coréens...
Et surtout les quelques que j'ai vus de Takashi Miike que j'adore, c'est le plus grand! (Et lui-même bien sûr est fort beau de sa personne, très magnétique, ah! comme il me plaît!) Gozu est un film sur le trio magnifique, mais seuls ceux qui savent déjà... peuvent comprendre. Je voudrais entreprendre une étude sur Takashi Miike. Mais soit je le fais simplement soit je la fais seulement de manière plutôt inconsciente, ne l'inscrivant pas noir sur blanc, l'englobant dans la fabrication de mon roman, comme je le fais pour ce que je vis actuellement de fort.

 

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25-04-05

EX NIHILO

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Pablo Picasso, Suite

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Peter Senoner

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Bernini, L'extase de Sainte Thérèse

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Bernini, Autoportrait

"Pourquoi la répétition de l'échec?
- Si tu vois ça comme ça, il faut alors que tu voies aussi que jusqu'à un certain point cela réussit toujours. Il y a donc aussi la répétition de la réussite.
-Oui mais seulement jusqu'à un certain point...
- C'est qu'il y a une limite.
- Tu ne veux pas la dépasser? Qu'est-ce que tu désires? Tu le veux ou pas?
-Peut-être, je ne sais pas. Peut-être que comme ça, ça me convient. Que même si je suis un peu déçu, ça me convient quand même.
-Ah bon? C'est ça que tu veux alors?
-Non. Il faudrait avoir des challenges nouveaux.
-Certains le veulent pour de mauvaises raisons, par impuissance et faiblesse. Alors que nous c'est pour le contraire, c'est par excès. Eux, c'est leur faiblesse qui les rend courageux. Dès le début ils savent que de toutes façons ils n'iront pas jusqu'au bout. Tandis que les autres n'ont pas cette ouverture, parce qu'ils n'ont pas la faiblesse...
-Oui. Et là, c'est le nouveau qui a chassé l'ancien.
- Oui, c'est ça! Fantastique!"
La conversation de ce midi a chassé ma tristesse. Dans laquelle je ne peux pas écrire (ni vivre). Lueur d'espoir: je vais pouvoir de nouveau me remettre à travailler, mais pas encore.
Mais je me sens encore souillée.
Non par la fin de quelque chose, fin souhaitée et faite par moi, non par l'impression de la répétition, fausse impression vite balayée par ce que m'en a dit Fred, mais par ma porosité naturelle à un autre, sa faiblesse, ses préoccupations déplaisantes que j'ai malgré moi absorbées et qui m'indisposent. Qui me décentrent par rapport à mon roman dans lequel jusqu'alors j'étais si bien immergée par le contact de vivants dynamiques et sexuels.
Le miroir veut coller les morceaux. Il est lâche et vain. Il est aux antipodes du sexuel. Sexuel vient de la coupure. Non pas coller. Non pas diffracter pour autant. Au-delà de l'adhérance et de l'éloignement, de la question des limites. Je hais le miroir. J'aime le sexuel.

Je viens d'écrire ceci sur mon calepin en écoutant chanter une bonne chanteuse accompagnée par les grandes orgues à l'église Saint-Etienne-des-monts. Pendant ce temps, Fred fait des photos avec son nouvel appareil. Elle chante encore. Je pleure de joie. Fred s'est rapproché. Il règle l'appareil. Tout à l'heure, nu devant moi pour se photographier, son sexe devant moi assise, je n'ai pas pu m'empêcher de l'embrasser.
L'image de l'art est le chemin du sexuel.
Les deux dernières régressions coup sur coup (sans nul doute nécessaires) ont immédiatement été suivies par des rendez-vous, salutaires, avec Pierre.
Pourquoi la régression en plein élan? Pour se replonger une dernière fois pour leur dire adieu, adieu au bien, à la demande, au plaisir.
Le plaisir, c'est pour les chiens.
Chienne, je voudrais encore de la jouissance.
Et ce ne sont ni les faibles ni les chiens qui font jouir les Chiennes.
Les anges à canines de vampires,
Les loups à sourires d'innocence comme celui de Fred
Sont ceux qui font jouir les Chiennes.

Une bague à mon pouce depuis hier signalera mes lieu et date de capture et pourra dire la trace de mes voyages, de mes errances.
Et maintenant suis purifiée.



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14-04-05

CHEMIN DE L'IMMOR...

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Kasimir Malevitch, Autoportait

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Caravage, Le concert

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Aleksander Rodchenko, Lili Brik

Sur le chemin de  mon immoralité, tout est fluide, sans retenue superflue. Serein. Les plus forts tourbillons mêmes paraissent calmes. Quand tout le temps peut se jouir, il n'y a plus à quoi comparer, c'est pourquoi il prend cette teinte de douceur qui aide alors à bien se briser. Bien-être! C'est ainsi que pour tout le monde maintenant pourra se vivre l'immoralité. Avec des partenaires passionnés, pour lequel tout est fluide, rien n'engendre la peur, aucun temps mort n'existe.
Il n'y a aucune lutte à mener, aucune inhibition à vaincre.
Ayant dépassé  le règne du perdre et du gagner. Ce n'est pas du jeu.
Le jeu se voit dans un panorama où des champs sont distincts: le travail d'un côté, le hors-travail de l'autre. Le chemin de l'immoralité ne se trace pas dans ce panorama.
Tout est travail parce que rien ne l'est. Et cela aussi parce qu'il n'y a pas de temps mort.
Le seul moment peut-être où je me repose maintenant c'est quand je dors. Et encore! Puisque là se dessinent la clarté des rêves. La veille, je les vis et le sommeil je les vois. Et quand momentanément s'interrompt le moment du délice de la fête, j'ai l'impression, devant tant de calme, de passion, de fluidité, que c'était comme un rêve. Alors je m'endors pour me reposer de ce rêve très fort de la veille.
La très dense actualité, elle seule, mène la danse. Pas de grand Autre, pas de modèle à quoi se référer.
Cinq jours après la mort de mon père, moi dans la mer, il était devenu l'eau de la Méditerrannée. C'était tellement bon... Maintenant pas de juge ni témoin devant qui répondre à l'appel. Appel et écoute sont mêmes. Le modèle a fondu.
Nous ne voulons même pas être un modèle. Seul surgit l'acte. C'est lui qui nous fait. Dès lors plus j'en fais et plus je suis reposée et calme, presque sans voir que le mal me brise. Brise la carapace. La tortue dessous n'est pas nue. Mieux que ça, elle est devenue acte.
Plus d'acteurs ni d'actrices. Si le monde a voulu être un théâtre, le rire et la fougue et les pleurs de la jouissance l'ont définitivement détruit. Bien fait pour lui, gniark gniark.
Chemin de l'immoralité, de l'immortalité, de la mort de l'amor. L'amour je lui crache dessus. Il meurt par définition dès qu'il naît. Je lui préfère ce qui n'a pas de fin pour n'avoir pas même de commencement: la passion. Que je n'ai pas choisie puisque je suis comme ça. Sans limites la Passion qui m'engendre.


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07-04-05

LE TEMPS EST UNE PUTAIN

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http://tokyolovedoll.free.fr/default.htm

Je mène une double vie qui me rassemble. Maintenant, plus je suis dans l'une et mieux je suis dans l'autre. Pourquoi passe-t-on d'objet de désir en objet de désir? Parce que chacun n'est que le miroir idéalisé de soi. Ce qui crée un dédoublement vain, un arrachement régressif. Maintenant que j'ai brisé ce miroir, ici même depuis le 7 février, jour de mon anniversaire où j'ai planifié le constat froid, brûlant, avec mon rejet de l'Ange extrême (retour à l'inanimé, refus de la forme, et donc aussi de la pure destruction), en même temps que j'accepte ce glissement toujours possible d'objet en objet, j'entre dans le coeur de cette problématique. Pulvérisant tout attachement à un quelconque objet, j'opère une distance effective envers ce que je vis, ce qui donne une légèreté, une non-adhérence, non pas au vécu, mais purement et simplement à l'effet-miroir. Passant outre donc ce vain dédoublement, marquant une adhérence vive au Vide, c'est-à-dire à l'écoulement présent, de l'eau du temps, le fil de ma vie des jours et le fil de ma vie d'écriture se rassemblent parfaitement.
Je n'attends rien de personne. Et surtout pas de ceux avec qui la communication est difficile, retardée. La difficulté n'est pas de règle dans la vraie communication au-delà du miroir. Comme je le constate maintenant avec mes amis, nouveaux, anciens, les plus proches. Et ceux-là, les plus anciens sont toujours nouveaux, inconnus, à découvrir et les plus nouveaux me sont dans la même confiance que les anciens. Le temps est une putain. Tout s'y mêle. C'est la base de la vraie vie.
Au palliatif de la mère, et ceux qui s'en sentent le plus loin en sont les plus dépendants souvent, à la recherche de la fusion qui va avec, j'oppose la création de la situation prostitutionnelle, la seule en ce monde à élaborer le scénario, toujours multiple, par lequel deux, ou trois, êtres s'interpénètrent. La douleur physique, l'humiliation, la peur du crime que tu m'infliges, et t'infliges par là aussi à toi-même, sont les vecteurs de la structure de l'interpénétration, communication.

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01-04-05

TRAVAILLER C'EST JOUIR

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Yves Klein, Anthropométrie, 1960

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Yves Klein, Symphonie, Anthropométrie


La première fois qu'il est venu chez moi, au moment où il parlait d'un certain écrivain qui compte pour moi énormément, j'ai eu le sentiment, vif, évident, que l'important dans ma vie ne résidait pas à me triturer sur les relations que j'avais avec les gens, mais à la vie même, la vie seule de ma pensée. De mon travail. Faire qu'il soit le meilleur : mon seul but à ne jamais perdre de vue. Cela, je le pense toujours évidemment, mais parfois le sentiment de cette pensée se retire un peu, dans ma conscience, derrière d'autres éléments qui, de toutes façons, ne sont là que pour servir ce but. Or, ce soir-là, par son visage, ses propos, en somme tout ce qu'il est, cette pensée a repris les devants de ma Scène. Et un sentiment unique de Joie, depuis lors, ne me quitte pas.
Il y a certaines choses qui, si je ne les perdais jamais de vue aussi, m'aideraient beaucoup. Ce que je fais en ce moment. De manière très simple puisque j'ai l'esprit bien clair, vu que j'écris mon roman. C'est : que la vie est régie par le principe de l'impermanence, que tout change tout le temps, qu'il ne faut se fixer sur rien de stable et que c'est là le seul moyen de ne pas justement se perdre de vue soi-même, et de suivre son seul Désir. C'est : que la solution d'un problème est à chercher dans la dissolution de ce problème, de le voir autrement. Rien n'est donc échec, impasse. C'est cette découverte, non au niveau de la connaissance, mais découverte parce qu'actuellement je la vis autour de moi, entourage proche : si tu veux comprendre comment ceux avec qui tu veux avoir des relations vont se comporter à ton égard, regarde simplement comment ils se comportent vis-à-vis de leur propre Travail. Et là, tu sauras... Là, aucune peine, tout s'éclaircit. On ne subit plus rien de la part des autres.


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27-03-05

LES ILES

 

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Ilse Bing, Gold lame shooes for harpers bazaar, 1935

Ce que je vis actuellement, je n'ai pas envie de le relater; j'ai envie de le laisser comme ça... en nébuleuses. Si je le mets en mots, cela va lui donner un cadre, forcément, une certaine couleur, et donc aussi une intentionalité, malgré moi, intention induite par la forme. Et ce que je vis actuellement me plaît trop, et de cette nouvelle manière, nouvelle moi-même qui ne veux plus comprendre, pour que je puisse l'abîmer. Le mettre en abîme par l'écriture, non, je ne veux pas.

Au moment où je me mets à vivre cette pensée de Wittgenstein, que face à un problème, ce qu'il faut c'est regarder les choses de telle manière que le problème disparaît et qu'il n'y a donc pas à chercher de solution, (avec en arrière-fond ce que dit aussi Wittgenstein c'est que, quand il vous survient un événement que vous avez désiré, ce n'est pas ce que vous avez fait qui l'a provoqué puisqu'on n'a aucune prise sur le monde; pensée que je trouve fort libératrice), à ce moment même les choses s'aplanissent, glissent par elles-mêmes, favorablement, correspondant à mon désir sans que j'y sois pour rien. Et ça me régale.

C'est avant-hier que j'ai terminé d'écrire ce passage du livre tellement difficile. Je ne l'ai pas lâché tant que je n'aie pas obtenu le flottement et en même temps la précision que je voulais. Et j'y ai appris des choses.

Marketa l'autre soir m'a envoyé la photo de Isle Bing, les chaussures, j'y vois un signe que ces chaussures pour arpenter l'ailleurs, je les ai trouvées. Je ne sais pas si Marketa avait lu mon Journal où j'en parle, quoi qu'il en soit cela prouve aussi que les humains sont reliés. Et cet envoi me touche pour ça, et parce que cette photo me trouble beaucoup.

La pulsion de mort, je peux maintenant vraiment entendre ce qu'elle est. Non pas le besoin du retour à l'inanimé, l'inorganique, le retour à cet état antérieur d'avant la naissance, maternel, absolu. Mais le désir de la destruction pure pour pouvoir, à partir de rien, tout recommencer. Quelque chose tendu vers l'ailleurs. Voilà le vrai pôle de l'intensité.

Je ne peux pas, de toute façon, relater ce que je vis actuellement. Parce que cela répond  exactement à mon désir mais d'une manière inattendue, avec des modalités auxquelles je n'avais pas pensées et même qui, en apparence, ne correspondent pas à mon désir, au point de ne plus vouloir savoir de quelle nature il est, dans la détermination, qui a la légèreté de l'évidence, de vivre dans l'indétermination du hors-les-mots.
Et donc aussi, si je n'ai nulle envie d'en parler, de l'écrire dans le journal, c'est que cette correspondance étrange faite à la fois de reconnaissance et de non-reconnaissance coïncide exactement avec ce que j'ai commencé à écrire dans le roman, noeud du livre. La vie des jours et la vie de l'écriture ont fusionné.




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27-02-05

FAIRE DE MA VIE LE DESERT VITAL


Amos Gitaï, Alila


Amos Gitaï, Alila


Amos Gitaï, Alila


Amos Gitaï, Alila

Je voudrais accéder à, ECRIRE, la suprême violence. Celle par laquelle, t'appartenant, je vois. Que je deviens toi me devenant. Par-delà les images. Qui soutiennent et conduisent. Dans le noeud de formation des images. Les trépieds des mères de Faust de Goethe, peut-être. Mais encore au-delà. Au-delà du paganisme qui appelle et s'enchante et jouit de la succession infinie de la perte et du retour. Je voudrais accéder à, ECRIRE, cette perte sans retour. Le suprême commencement. Le neuf radical.
C'est le troisième jour que j'essaye. Je n'y arrive pas. Pendant deux jours, j'ai sombré dans un passage envenimé, paralysé par le "philosophique", et aujourd'hui par le "psychanalytique". C'est dire que ça va de Charybe en Scylla. Avec un peu de patience, si je poursuis à ce train-là, je vais finir dans le "macramé". Ah! ah! ah! faut bien que je me fasse un peu rire! Je ne veux pas de théorie dans ce roman! Des actes, rien que des actes, principalement des actes pour le fond du fond. L'essentiel de mon dire, que je ne dis pas dans le roman, que je désigne, passe par l'alchimie du romanesque, l'actualisation en vie. C'est dur à faire (avec en plus le souci majeur de ne pas être comprise mais tant pis! l'art le vrai est à ce prix) mais c'est ce que je veux, ou plutôt quelque chose de plus fort que moi m'y contraint...
Je sais que si je n'y arrive pas c'est parce que c'est en soi extrêmement difficile, et non pas parce que je suis mauvaise (mais mauvaise dans l'autre sens du terme sans doute, "méchante", il me faut encore y parvenir... pour cet écrire).
Hier Fred m'a dit : "T'inquiète pas, demain ça ira mieux. Quand dans l'ordi ça se sera écrit, c'est que ce sera bon." Et hier Philippe m'a dit: "T'inquiète pas. Tu l'écriras quand ce sera le moment." On dirait qu'ils me prennent pour une magicienne! Que ça se fait tout seul. Par devers moi. Mais dans le fond ils ont raison. C'est par devers moi que cela doit se faire. Oui mais voilà, j'en sais trop. Et ça me tue. Cela m'empêche d'avancer. Je veux écrire cette jouissance tout à fait originale que je n'ai fait encore qu'approcher dans ma vie. Celle qui m'a été donnée par le gode transparent. Ici écrit. Par-delà les affects et les sensations. Quelque chose à l'intérieur, quelque chose: de l'âme... Ici on est dans le moteur central, le champ central du désir. Ce qui fait se mouvoir. Mais comment mouvoir ce qui se fait se mouvoir? Je n'arrive pas à fantasmer ce passage. Pour la simple raison que justement je veux en écrire l'au-delà du fantasme, sa source même. Comment m'y prendre alors?

Personne ne peut m'aider? Personne ne peut m'aider...
Je me dis qu'il fait beau, que je pourrais aller voir dehors si j'y suis ( c'est toujours une joie pour moi de voir que dehors j'y suis aussi, j'ai souvent tendance à l'oublier). Que je pourrais aller voir des amis qui n'attendent que ça. Attendre. Mais ce bureau m'attache à lui. Il me fait trop jouir, malgré les difficultés, pour que je m'en éloigne.

Pendant ce temps, Fred de l'autre côté, à son bureau, n'arrive pas non plus à avancer son film comme il le voudrait.
"On est pris à notre propre piège, je lui ai dit tout à l'heure. Si on s'était contentés de faire de petites choses bien jolies, élégantes, ce que tout le monde attend, on n'aurait pas cette exigence, qui nous a déjà fait accomplir ce qu'on a réalisé, cette barre si haute à laquelle maintenant on ne peut plus défaillir."
Dans les Lettres à Poisson d'or que je lis en ce moment, avec grand bonheur, Joë Bousquet dit des choses semblables à sa correspondante aimée. Et tout ce qu'il dit aussi par ailleurs me touche infiniment. Je comprends bien le rôle qu'il lui fait tenir dans sa vie. Sa lumière. A la même place centrale, tout près, de son pouvoir créateur, poétique.
Si j'étais bête je me dirais que ces difficultés actuelles viennent d'une séparation vie-création. Ces choses qu'on a envie moi d'écrire lui d'imager, on a plutôt envie de les vivre. Allons le faire! Comme ce serait simple, sous son apparence tragique, cette gentillette dichotomie! Mais je ne suis pas bête et je sais qu'il n'en est rien. Pas de séparation entre la vie et l'art. On n'écrit pas pour fuir la vie. On n'écrit pas à l'écart de la vie. Ceux qui le pensent ne sont pas de vrais artistes. Ni des vivants. Cela marche ensemble. Dans la préface aux lettres de Joë Bousquet, Paulhan parle justement de la différence actuelle et malheureuse entre ceux qui vivent et ceux qui lisent.
Les chemins paraissent bien sûr bien détournés pour cette Vie. S'enfermer dans un bureau, vous pensez! C'est un peu comme cette belle femme dans Alila, film de l'Israélien Amos Gitaï. Elle s'achète une paire de bottes magnifiques, très coûteuses et avec des talons si hauts qu'ils en sont bien inconfortables. Sa meilleure amie, très surprise d'un pareil achat, se demandant pourquoi une folie pareille, lui demande :"Mais tu comptes aller où avec ça? C'est pour aller où?" Et la jeune femme lui répond: "Au lit". Je trouve cette réponse merveilleuse. Il faut dire qu'elle a une relation avec un type qui a presque deux fois son âge, dont elle ne sait rien, et qu'elle ne voit qu'au lit pour des rapports ultra-passionnés. Ce qui est pris pour aller au-dehors est en fait pour aller au plus dedand du dedans... Parce que c'est pareil. Et c'est pareil pour moi actuellement. Il me faut juste trouver les bonne bottes. A la différence près qu'elles ne sont pas dans un magasin mais à l'état larvaire dans ma cervelle-corps. Ma cervelle-corps a du mal à les lâcher. Elle craint sans doute que je me fasse mal avec, que ça m'empêche de marcher, comme le craint l'amie d'Alila. Oui mais, ma chère cervelle-corps, ce n'est pas pour marcher sur la terre, mais ailleurs, tu comprends?!

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23-02-05

C'EST MAL MAIS C'EST BON


  L'Allée des Baleines (ici les crânes) Tchoukotka sibérienne

 

Il neige et j'ai mal.
  Monsieur Lee est passé hier, pour l'apéritif comme d'habitude jusqu'à présent. Et comme toujours, il apporté une bouteille de vin et de quoi grignoter. J'aime bien quand Monsieur Lee passe le soir. Il y a sa gravité profonde sous ses dehors légers, joyeux. Il aime ce mélange. C'est un grand sentimental. C'est étrange de communiquer avec lui parce que son français est encore assez imparfait mais sa pensée, elle, ne l'est pas. Alors, c'est important de se regarder pendant qu'il parle, parce que je peux lire la direction et l'intensité de ce qu'il veut dire dans son regard. Et cela facilite la communication. Et comme Monsieur Lee est artiste, on comprend vite aussi en général ce qu'il veut dire. Quand c'est moi qui lui réponds, j'ai moins besoin d'avoir ce point de contact des regards. Sans doute parce qu'alors je le capte par ma voix. Dans les moments de vraie parole, ma voix devient capteur aussi. C'est une oreille qui plonge directement dedans.
  Mon corps est en train de momentanément se détraquer. Je le sens, par des petites douleurs qui pointent et qui attisent mon angoisse de la maladie et de la souffrance. Je crois que j'ai, encore, abusé. Samedi, mon très fort mal de tête suite à la fête, la veille, chez Norscq, a été dissipé par une longue douche chaude et puis la venue de V.O. qui était fort amusante. C'est le lendemain que j'ai déconné... Je lui avais demandé de me prêter L'éthique de la psychanalyse, ce séminaire de Lacan que j'avais lu et qui m'avait fort impressionnée quand j'avais commencé à lire Lacan. Je m'étais mis en tête d'élucider son propos à propos du Ravissement, de Duras (pour mon trio). Et voilà qui m'a lancée à la poursuite de l'entre-deux-morts... Ce séminaire m'a tellement captivée, c'était comme si Lacan me parlait directement et d'une manière aussi vive et alerte, que je n'ai pas lâché le livre jusqu'au moment de l'avoir fini, et pris en note. Ce qui n'a duré qu'une journée et demi.
  Et ensuite le corps, chargé de trop d'attention de précision, directive, masculine dirais-je, se détraque doucement. Que j'ai combattu hier en me retenant d'écrire, je n'ai écrit que le matin, et en faisant beaucoup de marche, entrecoupée par du lèche-vitrine, et plus précisément l'observation de bijoux, des bagues...
  Mais, dans le fond, s'il se détraque, c'est parce que je me suis mise à ré-écrire un passage un peu ancien du roman, où le personnage n'est plus que corps. Et donc souffrance...
  Quand j'écris, ça se passe comme ça : la nuit et même la journée tant que je n'ai pas aligné suffisamment de lignes (on dirait que je parle de drogue, ça en est un peu peut-être) il y a l'angoisse de mort. Travail de la sublimation. Cette angoisse se dissipe, ou plutôt à elle se superpose quelque chose d'encore plus fort, au moment proprement dit de l'écriture. Là, ce n'est pas le bonheur, c'est l'au-delà... Encore mieux que tout... Si j'ai aligné suffisamment de nouveau texte, celui-ci me nourrit et me charge de plusieurs sentiments tous magniques: apaisement, acuité, vue dégagée des choses, avec la bonne distance. La nuit, l'angoisse de mort revient. C'est une sorte de cycle.
  Actuellement, je n'ai pas le nombre de lignes suffisantes pour avoir les bons effets, ceux qui me font me sentir vraiment moi-même. Et même la neige, que d'habitude j'aime bien, je m'en fous...
  Ce n'est pas la peur qui forme l'obstace sur la voie du désir, de l'amour et de la jouissance. C'est de devoir franchir la ligne. La ligne où l'on entre dans le domaine du mal

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18-02-05

FILLE


Clarence White


Louise Bourgeois, Spiralwoman, 2003


Marketa Othova, 2004

L'intensité de cette envie actuelle d'écrire m'en empêche, pour le moment. Je sais, je ne me voile pas la face, que ce n'est pas faute de bonne maturation au niveau de la préparation. Les éléments, en nébuleuses, sont bien ordonnés en moi, sans que cet ordonnancement m'en soit visible totalement. Il est à point, pour écrire: comme une ligne de flottaison entre le conscient et l'inconscient. Tout y est, parfaitement. Et, paradoxalement, c'est pour ça que cela empêche d'écrire, pour le moment... Maintenir la pureté de l'angoisse: stopper la compulsion de documentation. Et n'établir ni des schèmes au préalable, ni un quelconque plan.
Et si tout ce que j'avais écrit jusqu'à maintenant était nul et non avenu? Pensée réconfortante (sous ses dehors angoissants) ou bien opérationnelle? Tout neutraliser pour faire du nouveau. Le neuf vit de la brûlure extrême.
C'est bien cela, une envie d'écrire tellement forte qu'elle me brûle, la main droite se couvre de rouge, comme dans une impossible érection. Fille, je dois encore, une nouvelle fois, mourir à moi-même.


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12-02-05

BOUDOIRS ET BIBLIOTHEQUES


Marketa Othova, 2003


Mappelthorpe


Marketa Othova, 2003

Pourquoi ce besoin vital et incessant d'écrire? Petits signes tracés. Comment font-ils, les peuples sans écriture? Ah mais c'est vrai, cela n'existe pas; toute ethnie dispose, s'est donné les moyens de l'écriture. Même si celle-ci ne passe pas par les petits signes, alphabets, idéogrammes... On peint-écrit sur du sable, avec des pierres, sur les tissus, la terre, sur la peau, les tatouages, les bijoux, dans les rêves éveillés des transes, partout, dans le ciel et la terre, tout le temps. Tout ce qui relève d'une syntaxe, d'un ensemble de codes est écriture. Les rituels aussi en sont. A noter ce qu'écrit Lacan dans sa préface de la publication japonaise de ses Ecrits : l'inconscient étant structuré comme un langage et la dimension même de la langue japonaise étant le mot d'esprit (mot d'esprit par lequel se colmatent, se résolvent,  les formations de l'inconscient), les Japonais n'ont pas besoin d'être psychanalysés. Ce qui est hallucinant!
Et cette extrême codification dans toutes les pratiques importantes sociales au Japon, a-t-elle aussi à voir avec ce trait spécifique de la langue japonaise? Oui sans doute, mais je ne vois pas encore comment.
Tout s'écrit, même sans alphabet. Oui mais alors pourquoi chez moi ce besoin incessant de passer par la langue spécifiquement?
 

Elle est là, tout le temps, au fond, à la surface, dans les périphéries comme dans les fonds sans fonds, le développé virtuel de la langue qui se médiatise à moi par la fiction. Comme elle était forte avant-hier dans la bibliothèque, belle, de Paris VIII. Mes yeux prenaient des photos, sans appareil, à partir d'embryons fictionnels, accrochés à la matrice du roman, pendant que je me déplaçais ou m'arrêtais, la chair comme une table d'enregistrement. L'enregistrement, qui donne une aura particulière au présent, qui lui fournit toute sa vivacité de plonger dans ses noeuds, ne peut se faire qu'à partir de la matrice invisible de la langue qui réclame, en même temps qu'elle donne, toujours de nouvelles nourritures. Pour que puissent se développer, encore et encore, de nouvelles vies. Vécues, là-bas, au plus noir et au plus clair de moi, par les personnages qui existent. Comment font les gens qui n'écrivent pas? Cela doit être plus reposant sans doute. Sans cette impression de se trouver constamment au bord du précipice, le vide, impression dangereuse et exaltante parce que c'est de ce précipice que vont venir les vies à venir...
Je vais bientôt, oui le faire, le saut temporel dans le roman. Je m'y prépare, en laissant flotter... Pour que le roman retombe convenablement sur ses pattes, des mois, des années plus tard. Et je vais développer enfin ce que je projette depuis 5 ans. Parallèlement, et je sais que quelque part ça marche ensemble, je me passionne précisément pour l'alliage sans doute primitif, archaïque, du son, de l'image et du mot, non-séparés. Où l'image, le mot, le son se donnent d'une manière unie, non pas par une juxtaposition de l'art, de la musique et de l'écriture mais, en amont de la distinction de ces trois domaines, dans une transe où, en tant que séparés, ils n'existent pas. Origine du théâtre. Ordre sacrificiel. Et j'ai appris que les "ancêtres" des geisha étaient des prêtresses. Officiant dans tous les rites importants par le chant et la danse. Et la prostitution. Le maître mot de la prostitution (sacrée bien sûr, comme il se doit) est le mariage qui, dans son intensité la plus vive consiste à devenir l'un par l'autre, devenir l'autre,  avec... l'invisible, que d'aucuns appellent divinités.
Alors je crois que mon besoin vital d'écrire vient de là. De ce besoin premier, inaltérable, de l'amour le plus vif, de la passion. Devenir moi plus que moi, au-delà de moi. Autre. Et, par delà cet Autre, passion.... devenir... ce secret de la putain. Qui, de passer d'un homme, toi, à l'autre, toi, n'appartient à personne, obscène dans son inaltérable virginité. Chair de femme obscène car, sans phallus ni aucune marque de phallus sur elle ( et l'appartenance constante à un homme formerait sur elle une telle marque), elle ne signifie RIEN. Hors du sens, hors du discours, échappant à la signification, pur Réel. Le rêve pur est le Réel. Cela n'est rien d'autre que cela. C'est pourquoi elle peut faire peur, même à moi, parfois.
Maintenant elle m'appelle du fond de moi, elle existe déjà. Et rien de moi ne pourra lui résister. Alors je flotte de plus belle. Sans peur ni regret d'aucune sorte. Cela serait indigne d'elle. Je l'ai sous ma responsabilité. Elle pourtant qui me porte. Même l'écriture est peu de chose devant elle, parce qu'elle, en amont, en détient le secret de Fabrication.

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08-02-05

ANGE EXTREME


Patrick Penn dans Absences répétées  de Guy Gilles


Patrick Jouané dans Absences répétées  de Guy Gilles


Patrick Penn dans Absences répétées  de Guy Gilles

Belles découvertes hier soir ( et belle surprise pour mon anniversaire, j'aime que ça se passe ainsi, faire comme si de rien n'était et voir justement ce qui survient ce jour dit ) : Absences répétées, 1972. Un cinéaste : Guy Gilles (1938-1996) http://www.guygilles.com
 Découvertes faites au festival "Est-ce ainsi que les hommes vivent", Saint-Denis, qui se clôture aujourd'hui. Cela a été émouvant d'avoir cela pour mon 7, une oeuvre ayant pour sujet les anges, tels que je les conçois. Un ange extrême, (semi-)incarné par Patrick Penn. Personnage au-delà de la mélancolie et de la douleur. En effet, quelqu'un qui peut dire à la fois, comme il le fait : "Je voudrais quitter la terre", (il se prépare d'ailleurs méticuleusement et légèrement à sa mort choisie) et "J'aime la vie" avec un sourire d'une douceur incomparable, quelqu'un pouvant dire ça est déjà au-delà de tout. C'est bien là d'ailleurs son problème. Je peux dire que Guy Gilles est un parfait spécialiste en angélisme.

Il y a un grand nuancier dans la palette des anges. Ivres et assoiffés d'absolu. Lui qui dit : "Je croyais que la vie est un poème". Elle ne l'est pas... Il en meurt. Celui-ci qui est extrême, mourant emportant avec lui son secret. Dans sa lettre d'adieu à sa mère, le jeune homme, 21 ans, dit que le secret ce n'est pas quelque chose que l'être cache mais ce qu'il n'arrive pas à exprimer de lui aux autres, ce qui lui est essentiel. C'est sa maladie. Cette maladie qui l'empêche de s'exprimer.
Dans le film, il dit que ces phrases de lui qu'on entend, ce n'est ni son journal, ni son livre, qu'il ne veut rien faire, juste des mots. Ne pas donner forme.

S'exprimer veut dire sortir de soi des choses. Pour cela, il faut accepter de les réaliser c'est-à-dire accepter la douleur jouissive et la jouissance douloureuse de les extraire, de les découper dans l'infinie, dans la fascinante matrice du Rien-Tout. A laquelle s'identifie l'ange, plus ou moins, et celui-ci l'est radicalement à en mourir. A n'en faire qu'un. D'où sans doute la fascination qu'il exerce sur autrui. Chacun fasciné devant cette part incarnée, visible, d'immatérielle matrice fécondante.
Je ne suis pas allée voir les autres films de Guy Gilles qui sont passés avant à Saint-Denis. J'ai très envie de voir les autres, tous les autres films de lui.
Chose aussi troublante: dans Absences répétées, d'une grande beauté, même avec ses imperfections qui la rend encore plus vivante, par trois fois revient le Stabat Mater de Vivaldi qu'à la maison nous écoutons souvent en pensant aux anges. Le Stabat Mater, avec cette voix de contre-ut (imaginons la voix de castrat de l'ancien temps), au-delà de la différence sexuelle, cette musique belle comme la plus belle des morts et le plus bel amour, sonnait magnifiquement avec ces visages tragiques, dans des rues contemporaines.
Et nous sommes rentrés si assouvis de cette séance que nous n'avons pas eu envie de voir un autre film en dînant. Et aujourd'hui ce film m'a fait comprendre qu' Intensité et Absolu, ce n'est pas du tout la même chose! Même  si on  peut les confondre, comme j'ai pu le faire longtemps. Au contraire, c'est dans l'opposition entre Intensité et Absolu que se tient la seule voie de salut pour les anges malades (et au départ, ils le sont tous, dans un certain sens, on peut dire oui, que c'est une maladie de la vie, d'en plonger dans les racines profondes). Le seul moyen, si l'on peut y accéder, de choisir la Vie.
A un moment du film, qui passe souvent du noir au blanc, mais là c'est en couleurs, s'élève le Stabat Mater de Vivaldi  et la caméra caresse un ensemble d'anges masculins côte à côte, torses nus, légèrement maquillés. Entre le trash et la perfection céleste. Là, j'ai presque défailli...


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07-02-05

LE LIEU PROSTITUTIONNEL


Bronzino

La semaine dernière, ça a tellement bien mouliné en moi que hier matin, après une heure de lecture, j'ai eu une fièvre assez forte. Avec mollesse et courbatures. Elle a duré assez longtemps. J'ai dû dormir un peu après le déjeuner pour la faire disparaître.

"L'image ouvre dans le visible un lieu prostitutionnel qui offre son cadre à tous les événements du passé et, dans une optique nietzschéenne, fait défiler le carnaval de l'histoire. Toutes les chances manquées peuvent alors se présenter une nouvelle fois. "Jean-François Poirier
Après le dernier passage écrit, avec une infinité... de personnages, morts et vivants,  hier soir alors que j'étais au cinéma à Saint-Denis, au festival "Est-ce ainsi que les hommes vivent", ayant pour thème cette année l'adolescence : "Sauvage Innocence", dont Fred a eu des invitations, j'ai décidé, d'écrire maintenant, pour la suite du roman,  un texte plutôt introspectif, resserré quant au nombre de personnages, une réflexion de l'artiste. Fred a aimé cette phrase de J-F Poirier que je lui ai lue. Dès qu'il a entendu le mot "prostitutionnel", il a dressé l'oreille, fort intéressé, sans m'en dire davantage évidemment; à mois de creuser... Ce que je vais faire pour ce que j'ai maintenant justement à écrire. Avec comme point de départ que l'image, et d'ailleurs même si elle bouge, arrête le temps. Avec le cadre qu'elle impose d'emblée, et avec ce don à chaque fois d'une totalité encerclée se donnant d'un coup, elle induit l'arrêt (sous-entendant le continuum de la présence). De là sans doute aussi le lieu prostitutionnel, Autre Chose pouvant revenir à une même place. Un objet (et puis un autre et puis un autre...), dans la mesure où il est adéquat, pouvant remplir, investir la forme déterminée du fantasme. Mais, le sublime, c'est d'atteindre non pas l'objet mais la Chose primordiale, perdue de ne s'être jamais possédée, la trame même qui nous fait être. C'est cela que la véritable image, l'art, veut atteindre. Cette jouissance-là. C'est l'image mentale de Marcel, celle créée par le romancier, immatérielle, absolue, et elle seule est communicable parce qu'elle ne se communique pas après s'être formée mais sa constitution même résulte de l'interpénétration du donneur et receveur qui, dans ce processus d'échange parfaits, s'effacent en tant que tels.

Le poète "naïf" est en accord avec la Nature, avec la vie. Il va en suivre les mouvements. Tandis que le "sentimental" est en désaccord avec elles, il a dans la tête une utopie, tout un monde de rêves et de désirs en dissonance avec l'étant donné. C'est en gros la théorie de Schiller qui voyait en lui-même un homme sentimental et, en Goethe son ami, un "naïf". C'est vrai... Goethe n'a-t-il pas un peu rejeté son romantique Werther? Schiller visait l'accord, la réunion de ces deux tendances. A moi, elles ne semblent pas si en désaccord que ça. Car on ne peut vraiment déjà, ne serait-ce qu'examiner proprement le monde, la Nature, qu'en les dépassant, qu'en sortant de leur cadre par la confection d'une Autre chose (autre Lieu ), très élaborée et si bien sûr elle ne fait pas que rester à l'état de vague fantasme non structuré ( devant passer par l'étape essentielle de la sublimation qui est 1) acceptation que rien ne peut venir nous combler entièrement et 2) de savoir bâtir à partir du Rien ).
Il y a sûrement moyen, si je creuse bien tout ça, d'écrire un fort beau texte. Que je vois d'une simplicité de forme déchirante, en noir et blanc, avec des arêtes vives, un jeu de contrastes, une binarité comme une fracture.
Et ensuite il faudra envisager un grand saut dans le temps, une coupure romanesque importante.
 

Ce matin, dès que j'ai rallumé mon téléphone, c'est mon frère qui m'a appelée le premier pour me souhaiter un bon anniversaire. Au Japon, je ne sais pas si cela se fait encore de nos jours, l'âge ne se compte pas à partir de la naissance mais à partir de la conception. Et hier soir avec Fred, dans le noir, au lit, nous avons recherché nos mois de conception. Avec pour résultat, qui nous a encore emballés ce matin, le calcul et la différence entre sa conception et ma naissance.

Comme il a senti que je travaille l'image, Fred m'a envoyé hier l'image du tableau de Bronzino en y mettant son propre titre: le regard halluciné du regardeur et du regardé. Fred m'a dit que ce personnage, de se découper à l'intérieur d'une sorte de fenêtre, semble surgir et nous regarder en face. Et qu'il est aussi halluciné de nous voir (le regarder) que nous de le voir (nous voir le voir).  Ici se trouve je pense l'une des choses principales de l'Art, cette rencontre de Regard.
A propos de regard, l'une des choses qui m'ont frappée hier soir en voyant au cinéma le beau film de Lionel Zoukaz, présent et introduisant ses films et très charmant d'ailleurs, IXE,  a été le regard très spécial du jeune homme après son shoot. Film partagé en deux écrans juxtaposés, avec un déferlement ultra-rapide d'images chocs. Zoukaz pensait que ça allait nous déprimer mais moi je m'y suis trouvée, dans cette violence et énergie, dans mon élément; et ça revigore! Je ne veux pas mettre en mot ce regard de l'héroïne. Allié aux images et au style qui baigne tout le film, on sent pas mal l'effet de la drogue. En premier, on a vu un film sur la mort de sa mère. Très autobiographique comme tous ses films. Zoukas a dit ensuite qu'il a arrêté de se droguer après avoir fait ce film, parce qu'il avait compris alors ce qui lui faisait prendre la substance. C'était lui ado qui quittait le domicile parental alors que sa mère très chérie et aimante se mourait d'un cancer. Et c'était déchirant parce que ça lui faisait si mal de la laisser. Et à elle aussi mais elle l'engageait vivement à partir, à vivre. A ce moment-là, Fred m'a touché la main en me demandant si je pleurais. Et je lui ai dit, bien qu'il le sût déjà bien sûr, que ce qu'on voyait, c'était tout à fait comme moi (avec mon père), ce qui m'était arrivé à moi. Fred m'a répondu que c'était justement pour ça que je devais pleurer. Colette et Fred ne pleurent jamais. Elle, elle donnait comme prétexte que ça faisait couler son mascara. Je me demande si l'impossibilité à pleurer de Fred ne vient pas simplement du fait que ça brouille la vision... Le regard halluciné toujours. Et de plus en plus. Et cette nuit il m'a dit qu'on pouvait s'aimer encore plus. C'est très troublant... Vraiment, j'aime ça.


Posté par frederika à 12:13 - Commentaires [4]