08-02-05
ANGE EXTREME

Patrick Penn dans Absences répétées de Guy Gilles

Patrick Jouané dans Absences répétées de Guy Gilles

Patrick Penn dans Absences répétées de Guy Gilles
Belles
découvertes hier soir ( et belle surprise pour mon anniversaire, j'aime
que ça se passe ainsi, faire comme si de rien n'était et voir justement
ce qui survient ce jour dit ) : Absences répétées, 1972. Un cinéaste : Guy Gilles (1938-1996) http://www.guygilles.com
Découvertes faites au festival "Est-ce ainsi que les hommes
vivent", Saint-Denis, qui se clôture aujourd'hui. Cela a été émouvant
d'avoir cela pour mon 7, une oeuvre ayant pour sujet les anges, tels
que je les conçois. Un ange extrême, (semi-)incarné par Patrick Penn.
Personnage au-delà de la mélancolie et de la douleur. En effet,
quelqu'un qui peut dire à la fois, comme il le fait : "Je voudrais
quitter la terre", (il se prépare d'ailleurs méticuleusement et
légèrement à sa mort choisie) et "J'aime la vie" avec un sourire d'une
douceur incomparable, quelqu'un pouvant dire ça est déjà au-delà de
tout. C'est bien là d'ailleurs son problème. Je peux dire que Guy
Gilles est un parfait spécialiste en angélisme.
Il
y a un grand nuancier dans la palette des anges. Ivres et assoiffés
d'absolu. Lui qui dit : "Je croyais que la vie est un poème". Elle ne
l'est pas... Il en meurt. Celui-ci qui est extrême, mourant emportant
avec lui son secret. Dans sa lettre d'adieu à sa mère, le jeune homme,
21 ans, dit que le secret ce n'est pas quelque chose que l'être cache
mais ce qu'il n'arrive pas à exprimer de lui aux autres, ce qui lui est
essentiel. C'est sa maladie. Cette maladie qui l'empêche de s'exprimer.
Dans le film, il dit que ces phrases de lui qu'on entend, ce n'est
ni son journal, ni son livre, qu'il ne veut rien faire, juste des mots.
Ne pas donner forme.
S'exprimer
veut dire sortir de soi des choses. Pour cela, il faut accepter de les
réaliser c'est-à-dire accepter la douleur jouissive et la jouissance
douloureuse de les extraire, de les découper dans l'infinie, dans la
fascinante matrice du Rien-Tout. A laquelle s'identifie l'ange, plus ou
moins, et celui-ci l'est radicalement à en mourir. A n'en faire qu'un.
D'où sans doute la fascination qu'il exerce sur autrui. Chacun fasciné
devant cette part incarnée, visible, d'immatérielle matrice fécondante.
Je
ne suis pas allée voir les autres films de Guy Gilles qui sont passés
avant à Saint-Denis. J'ai très envie de voir les autres, tous les
autres films de lui.
Chose aussi troublante: dans Absences répétées, d'une grande beauté, même avec ses imperfections qui la rend encore plus vivante, par trois fois revient le Stabat Mater de Vivaldi qu'à la maison nous écoutons souvent en pensant aux anges. Le Stabat Mater,
avec cette voix de contre-ut (imaginons la voix de castrat de l'ancien
temps), au-delà de la différence sexuelle, cette musique belle comme la
plus belle des morts et le plus bel amour, sonnait magnifiquement avec
ces visages tragiques, dans des rues contemporaines.
Et nous
sommes rentrés si assouvis de cette séance que nous n'avons pas eu
envie de voir un autre film en dînant. Et aujourd'hui ce film m'a fait
comprendre qu' Intensité et Absolu, ce n'est pas du tout la même chose!
Même si on peut les confondre, comme j'ai pu le faire
longtemps. Au contraire, c'est dans l'opposition entre Intensité et
Absolu que se tient la seule voie de salut pour les anges malades (et
au départ, ils le sont tous, dans un certain sens, on peut dire oui,
que c'est une maladie de la vie, d'en plonger dans les racines
profondes). Le seul moyen, si l'on peut y accéder, de choisir la Vie.
A un moment du film, qui passe souvent du noir au blanc, mais là c'est en couleurs, s'élève le Stabat Mater
de Vivaldi et la caméra caresse un ensemble d'anges masculins
côte à côte, torses nus, légèrement maquillés. Entre le trash et la
perfection céleste. Là, j'ai presque défailli...
Commentaires
LE CASTRAT
Avec sa voix d'ange, il troublait hommes et femmes. Créature énigmatique au charme androgyne, le castrat était entouré de prétendantes toutes plus belles les unes que les autres. Une seule cependant avait retenu son attention, pour qui il éprouvait les mêmes feux. Amputé de sa partie profonde, il n'en aimait que plus passionnément cette femme : l'organe vital qu'il sentait battre dans sa poitrine était entier, lui. N'était-ce pas l'essentiel ?
Cet amour exempt de corruptions charnelles l'enivrait et le chagrinait tout à la fois. L'amante quant à elle était éprise de chasteté, de beauté, d'idéal, éprise de cet eunuque à la voix d'oiseau qui incarnait ses plus chères aspirations amoureuses... Leur hyménée asexué était beau et tragique, pitoyable et sublime. Le sopraniste avait remplacé son mâle argument par un céleste substitut, consolateur et exquisément éthéréen. Sa voix de flûte valait la plus flatteuse des virilités, au moins auprès de la gent raffinée.
Émotions supérieures, pureté du coeur, élévation des sentiments liaient les amants dans leur ascension amoureuse. Leur union chaste était une oeuvre d'art dédiée à la Musique, à la Beauté, à la Poésie. Envié, admiré, jalousé de tous, le couple passait des nuits exaltées et brillantes où l'Art présidait à leurs émois esthètes et vertueux.
L'amant à la voix séraphique souffrait toutefois de ne posséder que son attribut vocal pour toute séduction. Ornement suprême à la portée des initiés et des intrigantes parmi les plus belles, lui conférant gloire et prestige certes, mais signature irréparable de sa mâle déchéance. Le sacrifice était beau... Et cruel. N'était-ce pas ce qui en faisait le prix ?
Hôte des princes, statue vivante affranchie des pesanteurs de ce monde, le demi-homme était traité comme un demi-dieu. Las ! Le baume de la renommée ne parvenait pas à l'apaiser.
Conscient de ses hauteurs comme de ses limites, l'asexué aspirait à des ivresses qui eussent pu contenter les féminines ardeurs, des plus nobles aux plus triviales, des plus légères aux plus profondes. Il se languissait de ne pouvoir se ranger sous les lois naturelles de l'amour. Alors que tous louaient sa particularité vocale et que, porté par la grâce, il échappait au commun, sa condition quasi angélique lui était devenue odieuse. A l'abri des misères de la chair, il n'en n'était pas moins privé de ses éclats.
S'épanchant vers l'élue, celle-ci ne pouvait que recueillir ses larmes d'orphelin, émue par ce jeune chêne à qui l'on avait ôté la sève. Privé de sa virilité, l'éploré était bouleversant dans les bras de la belle : doucement, tout doucement il sanglotait, sanglotait avec sa voix d'enfant dans le giron de l'aimée...
Et c'est là, inconsolable et pathétique, que le chant du roseau devenait le plus beau.
Raphaël Zacharie de Izarra
La raison du plus léger
A vous incroyants de ce monde qui oignez Freud, Sade, Nietzsche, quelque spectre d'État ou même vos propres pieds, à vous hommes pénétrés des noirceurs de la science, abreuvés de l'obscurité des livres épais, à vous impies éblouis par les lueurs clignotantes du siècle, convaincus de la profondeur de vos éprouvettes, de la hauteur de vos poiriers, à vous hérétiques de la cause poétique enfin, j'oppose la minceur de mon flanc, la légèreté de mon âme, le chant de mon luth. Un voile transparent habille la Vérité mais vous, vous êtes opaques. Vos têtes arrêtent la lumière du Ciel, projetant à vos pieds des ombres immenses.
Je distribue le feu blanc de la Poésie et souhaite répandre mes reflets purs sur vos front pleins de ténèbres. La brise aura raison des montagnes de granit : là où souffle l'esprit, plus aucun sommet ne vaut, plus rien n'est inaltérable. Pyramides, statues, puits de science s'effondrent sous le vent de la Lyre.
Invisible, je plane au-dessus vos chapeaux en pointe. Que ceux qui désirent me voir ôtent couvre-chefs, oeillères, masques et autres carcans de l'esprit. A ceux-là qui jusqu'alors ont borné leur vue à la poussière des os, j'offre l'infini des constellations.
Raphaël Zacharie de Izarra