Frederika Fenollabbate

journal intime d'un écrivain élaboré pendant l'écriture de son roman, ou: comment le quotidien se nourrit de l'écriture et l'écriture du quotidien

03-06-05

Quand Croire c'est Vivre

 

mikhailov_untitled
Mikhailov, Untitled

Maintenant se reprendre. Reprendre le "maintenant". Mais pourquoi? Le "maintenant", avait-il été quitté? Non. Quinze jours durant, les quinze derniers jours, la vie n'a pas été quittée, je n'étais pas hors de la vie mais dans la vie confondue avec sa destruction. Doigts habiles de chirurgien et tête d'humain tordue et affreuse, il m'a dit: vous allez être défigurée. Et voulais-je alors me tuer? Oui mais je ne savais pas comment. Il ment, il a menti, ne pas le haïr, de toute manière la vengeance n'est-ce pas est un plat qui se mange froid. Et la froideur il la mangera, peur blanche. Moi maintenant, nourrie par le contre-poison de ma doctoresse, je mange des mots latins pour m'en guérir. La mère est africaine. Elle mélange la force de la savane aux mots latins, elle est mienne... Il a menti pour de l'argent. Je n'arrive jamais bien à comprendre comment on peut faire des choses pour de l'argent, cela me dépasse complètement. J'y cherche toujours d'autres motifs, sadisme mal placé, rancoeur, ressentiment... mauvaises pulsions. Non, a dit la doctoresse, ne cherchez pas pourquoi, c'est pour l'argent. Et moi qui ne fais rien pour de l'argent, évidemment, j'ai beaucoup de mal à comprendre. Ne plus chercher à comprendre, voilà ce que j'apprends, et c'est bien.
Je n'oublierai pas mes amis qui m'ont soutenue chacun à leur manière, chaque manière belle et complète. Et Fred qui avant-hier soir, pour arrêter ce délire
où le suppôt de Mammon m'avait fait entrer, après des jours et des jours de sa patience envers moi infinie, a voulu tout casser dans la maison, a jeté en l'air table et chaises, cendriers, pots de fleurs, écrasé le mégot sur le table et m'a dit qu'il allait s'en aller. "Il faut que tu aies peur de moi, plus de toi", a-t-il dit et ça a marché. Oui dans le fond c'est de moi, plus que moi, mon être qui m'échappe et qui me fait, dont j'avais peur. Peur obsessionnelle qui m'avait fait abandonner tout le reste, non pas le reste en vérité mais ma vraie vie, et alors toutes les choses que j'aimais le plus au monde, celles qui d'habitude me consolaient, me devenaient les plus cruelles. Elles m'étaient promises comme interdites et cela me mor-ti-fiait.

Avant, avant, j'étais si bien... La jouissance, pourquoi au fond est-elle si insoutenable? Plus de phobies pour m'en protéger, à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue. C'était bien, tu es bonne, tu es un bon écrivain. Vivre des choses pour écrire et écrire pour les vivre. Maintenant me reprendre. Avec en moi cet état-limite, d'être à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue...

Mesurez combien les mots peuvent faire mal. Ils ont un impact comme un coup physique énorme balancé sur votre tête. Et pour s'en guérir, il faut du temps, même avec les meilleurs soins. C'est comme une blessure physique. Il faut alors d'autres mots, contre-poison, pour anéantir l'effet des mots qui ont blessé. Ne perdez jamais de vue combien les mots vous font et vous blessent.
J'aime les mots pourtant de passion et c'est par la bouche et ma bouche qu'on a voulu blesser. Je ne hais pas. J'écris. "Chez les médecins, il y a deux camps, m'a dit ma doctoresse. Ceux qui soignent et ceux qui par tous les moyens veulent gagner le plus d'argent possible. Nous avons eu avec ça une grande leçon de moralité."
Est-ce que l'argent ne serait pas ce qui leur sert de signifiant du signifiant? Puisque c'est soi-disant la matérialité, le cash, ce qu'on touche d'intangible, ce qui ordonne le monde, et la destruction du monde, a dit Lacan, sera programmée par la soumission intégrale au signifiant. Le signifiant développe sa propre structure, à la mort.
Peut-être, peut-être, que je n'arriverai jamais à comprendre comment on peut faire des choses, et mauvaises, pour de l'argent parce que moi-même je suis dans le champ des mots, du signifiant, que j'en connais, pour les subir, les effets pervers et néfastes. La dureté inhumaine d'une certaine, implacable logique, qu'il faut savoir anéantir.
On ne me faisait jamais toucher l'argent, mon père me disait, c'est très sale, ça n'arrête pas de circuler de main en main. Ne touche pas à ça, ma fille. Et lui s'en chargeait pour moi... Les kabbalistes et autres..., de n'avoir pas sacrifié à l'idole, n'ont pas séparé la matière et l'esprit, l'argent dès lors ne peut être une matérialité intangible, il est frappé d'invisible et de divin. C'est ce qui sauve.

Je crois aux forces de la nature, aux puissances du ciel et de la terre.

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