13-07-05

LE RETOUR DE LA OU L'ON NE REVIENT PAS

trait__de_musique_grec1

Traité de musique grec, papyrus

fassbinderschygulla
Rainer Werner Fassbinder, Hanna Schygulla

Juste après avoir senti, il y a de cela quelques années, "dans une autre vie" comme le dit souvent John Le Carré, qu'on ne pouvait plus le voir, mon angoisse se formulait comme ça: plus d'imprévu désormais dans mes nuits. Sans doute parce qu'avec Phil les rendez-vous se prenaient toujours au dernier moment, de préférence quand était déjà bien avancée la nuit. Et j'avais pris l'habitude, au fil des mois, d'être réveillée par la sonnerie du téléphone. Phil de la Nuit. L'imprévu, ou peut-être pas, c'est que je l'ai revu, bien revu oui l'autre soir... On s'est dit alors que nous savions que nous allions un jour nous revoir, restait à en trouver la modalité. Et c'est Fred qui par le travail l'a trouvée.
Je suis incapable de savoir ce qui me lie à lui. Ce qui lie Fred et lui. Peut-être parce que lui seul à ma connaissance est capable dans un bar à trois heures du matin de vous inviter à danser sur de la musique qu'on n'aime pas mais on s'en fout dit-il, une danse très serrée. Tellement érotique. Et si peu sexuelle à la fois. Vraiment étrange. C'est peut-être ça le secret de ce qui peut se passer entre nous. Séduction épurée. Et lui seul sait si bien envelopper sans vous dévorer. Mes Sonnets, cette histoire..., me reviennent en tête. Avant-hier dans ses bras, je lui ai dit: "Tu es un démon." Il en fut étonné. "Comment moi, un démon? Avec la tête que j'ai?" "Et oui toi justement avec ta tête d'ange." "Ah oui bien sûr, je comprends!" dit-il en se collant encore un peu plus.
Je peux lire enfin le Nietzsche de Lou Salomé. Merveille des merveilles. Un développement alerte et concis, magistral, de l'intrication volupté-cruauté-religieux, par le circuit mental de Nietzsche retraçant, à partir de la polymorphie des pulsions contradictoires, la scission entre la pensée et la passion, la domination de l'une par l'autre, avec le dédoublement du soi, et la hiérarchisation qui s'établit, pensée supérieure et dès lors se fait l'entrée du religieux... Comment l'on ne peut avancer qu'en se détruisant, comment le désir a partie liée avec la destruction. Inévitablement. Comment maladie et santé se font l'une par l'autre.
Faire de la philosophie c'est un chant sans mélodie, dit Deleuze. J'ai toujours remarqué cette accointance entre la philosophie et la musique. Les meilleurs philosophes ont toujours voulu être aussi musiciens, jamais l'inverse. Les meilleurs philosophes, comme Nietzsche, Wittgenstein, ont souffert de maux physiques terribles. J'y vois là l'action de la musique sans la musique, le sacrifice de la musique. La musique où seules peuvent exulter ensemble toutes les pulsions contradictoires, hors de la réflexion, sans doute au coeur matriciel de la pure pensée. J'écoute avec bonheur des concertos et sonates pour luth de Vivaldi, Handel, Kohaut. Cela m'inspire beaucoup pour mon roman. Maintenant quand j'écoute de la musique, je pense à ce qu'a dit un ami musicien sur la musique polyphonique et cette vision, de musicien, me fait mieux entrer encore dans la musique. Avant elle me serrait fort, me pénétrait pour m'emporter. Maintenant, non seulement il y a ces effets-là mais une intimité plus ténue et solide à la fois. Quelque chose proche de ce qui me vient avant les mots, quand j'écris... Au-delà des couleurs, des émotions, des sensations. Une épure, et pour moi c'est les mots, leurs très mystérieux nids. Musique et mots très proches, comme avant dans la tragédie grecque. Et bien avant aussi.
Mon petit journal secret avance. C'est de la folie de n'y relater que ce qui se passe dans un réseau très étroit de personnes. Non seulement comme si le monde autour n'existait pas mais, et c'est ce qui est encore plus fou, comme si ces personnes ne vivaient que ce qui s'y passe, là... Une épure, encore.

Posté par frederika à 18:49 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur LE RETOUR DE LA OU L'ON NE REVIENT PAS

Nouveau commentaire