03-06-05
Quand Croire c'est Vivre

Mikhailov, Untitled
Maintenant
se reprendre. Reprendre le "maintenant". Mais pourquoi? Le
"maintenant", avait-il été quitté? Non. Quinze jours durant, les quinze
derniers jours, la vie n'a pas été quittée, je n'étais pas hors de la
vie mais dans la vie confondue avec sa destruction. Doigts habiles de
chirurgien et tête d'humain tordue et affreuse, il m'a dit: vous allez
être défigurée. Et voulais-je alors me tuer? Oui mais je ne savais pas
comment. Il ment, il a menti, ne pas le haïr, de toute manière la
vengeance n'est-ce pas est un plat qui se mange froid. Et la froideur
il la mangera, peur blanche. Moi maintenant, nourrie par le
contre-poison de ma doctoresse, je mange des mots latins pour m'en
guérir. La mère est africaine. Elle mélange la force de la savane aux
mots latins, elle est mienne... Il a menti pour de l'argent. Je
n'arrive jamais bien à comprendre comment on peut faire des choses pour
de l'argent, cela me dépasse complètement. J'y cherche toujours
d'autres motifs, sadisme mal placé, rancoeur, ressentiment... mauvaises
pulsions. Non, a dit la doctoresse, ne cherchez pas pourquoi, c'est
pour l'argent. Et moi qui ne fais rien pour de l'argent, évidemment,
j'ai beaucoup de mal à comprendre. Ne plus chercher à comprendre, voilà
ce que j'apprends, et c'est bien.
Je n'oublierai pas mes amis qui
m'ont soutenue chacun à leur manière, chaque manière belle et complète.
Et Fred qui avant-hier soir, pour arrêter ce délire où le suppôt de Mammon m'avait fait entrer,
après des jours et des jours de sa patience envers moi infinie, a voulu
tout casser dans la maison, a jeté en l'air table et chaises,
cendriers, pots de fleurs, écrasé le mégot sur le table et m'a dit
qu'il allait s'en aller. "Il faut que tu aies peur de moi, plus de
toi", a-t-il dit et ça a marché. Oui dans le fond c'est de moi, plus
que moi, mon être qui m'échappe et qui me fait, dont j'avais peur. Peur
obsessionnelle qui m'avait fait abandonner tout le reste, non pas le
reste en vérité mais ma vraie vie, et alors toutes les choses que
j'aimais le plus au monde, celles qui d'habitude me consolaient, me
devenaient les plus cruelles. Elles m'étaient promises comme interdites
et cela me mor-ti-fiait.
Avant, avant, j'étais si bien... La
jouissance, pourquoi au fond est-elle si insoutenable? Plus de phobies
pour m'en protéger, à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue.
C'était bien, tu es bonne, tu es un bon écrivain. Vivre des choses pour
écrire et écrire pour les vivre. Maintenant me reprendre. Avec en moi
cet état-limite, d'être à deux pas de la chose-que-j'ai-toujours voulue...
Mesurez
combien les mots peuvent faire mal. Ils ont un impact comme un coup
physique énorme balancé sur votre tête. Et pour s'en guérir, il faut du
temps, même avec les meilleurs soins. C'est comme une blessure
physique. Il faut alors d'autres mots, contre-poison, pour anéantir
l'effet des mots qui ont blessé. Ne perdez jamais de vue combien les
mots vous font et vous blessent.
J'aime les mots pourtant de
passion et c'est par la bouche et ma bouche qu'on a voulu blesser. Je
ne hais pas. J'écris. "Chez les médecins, il y a deux camps, m'a dit ma
doctoresse. Ceux qui soignent et ceux qui par tous les moyens veulent
gagner le plus d'argent possible. Nous avons eu avec ça une grande
leçon de moralité."
Est-ce que l'argent ne serait pas ce qui leur
sert de signifiant du signifiant? Puisque c'est soi-disant la
matérialité, le cash, ce qu'on touche d'intangible, ce qui ordonne le
monde, et la destruction du monde, a dit Lacan, sera programmée par la
soumission intégrale au signifiant. Le signifiant développe sa propre
structure, à la mort.
Peut-être, peut-être, que je n'arriverai
jamais à comprendre comment on peut faire des choses, et mauvaises,
pour de l'argent parce que moi-même je suis dans le champ des mots, du
signifiant, que j'en connais, pour les subir, les effets pervers et
néfastes. La dureté inhumaine d'une certaine, implacable logique, qu'il
faut savoir anéantir.
On ne me faisait jamais toucher l'argent,
mon père me disait, c'est très sale, ça n'arrête pas de circuler de
main en main. Ne touche pas à ça, ma fille. Et lui s'en chargeait pour
moi... Les kabbalistes et autres..., de n'avoir pas sacrifié à l'idole,
n'ont pas séparé la matière et l'esprit, l'argent dès lors ne peut être
une matérialité intangible, il est frappé d'invisible et de divin.
C'est ce qui sauve.
Je crois aux forces de la nature, aux puissances du ciel et de la terre.