24-06-05
ET LA DANSE VIENT DU...
Un quart de siècle plus tard il l'a retrouvée. Le temps n'était pas passé sur eux, ils se coulaient dans le temps, et le temps dès lors en eux, ne laissait pas de traces. Les traces c'est ce qui est mort, pas ce qui est dedans et vivant. Il n'eut pas besoin de lui dire je te veux. Et même les yeux n'exprimaient pas l'affirmation d'un vouloir. Il la prit à l'angle d'un obscur couloir. Debout, comme les humains, parfois.
Je ne peux plus revenir à moi, rentrer de nouveau dans mon corps ne peut se faire qu'en changeant de corps maintenant. On a écrit des histoires de vampires, de revenants pour se faire peur, pour que cette peur masque une peur bien plus grande encore face à ce qui existe vraiment. Existe ma soumission. Au-delà de l'amour et de la peur j'ai rencontré un garçon.
Cent cinquante ans plus tard ils se sont aimés encore. Corps à corps, cerveau à cerveau, sexes échangés fondus mouillés liquéfiés. Je n'est jamais qu'un peut-être. Je peux t'être; je l'ai écrit quand j'avais dix-sept ans sur mon paquet de Marlboro, je fumais des Camel mais ce jour-là c'était des Marlboro j'en suis sûre parce que je me vois écrire cette phrase sur le blanc encadré de rouge. Et cette phrase je l'ai écrite encore l'autre jour dans mon roman. Romancière s'est fait pendre. Sur la corde à linge des buanderies des sales humains. Elle s'en fout maintenant qu'elle s'est faite chair.
Destinée à revisiter les relations entre les hommes, mais Pierre Daguin m'a dit justement c'est parce que, écrivain, c'est là où tu excelles et ce que tu écris, que dans la vie tu es décalée, et j'en suis si naïve. Fred nous a photographiés l'autre jour regardant nos téléphones mais sur la photo on ne voit pas les téléphones et à voir ces visages émus, attendris, on se demande de quoi il retourne vraiment. On ne sait jamais dans la vie vraiment de quoi on parle. Le mieux serait de se taire et de se toucher. Klossowski a comme ça une vision très cannibalesque des mots et des âmes, qui dit-il, ne cherchent qu'à se manger entre elles, par delà l'impossibilité que dressent les corps et les mots servent à la fois à se manger, quand on se parle, et aussi à s'en défendre, s'en prémunir. Moi je n'ai pas pu l'autre jour dire ma joie au chirurgien qui venait de finir son travail, alors les larmes ont coulé. Bien sûr, il en était étonné. Quelques minutes plus tard, quand je suis revenue de mon évanouissement, car bien sûr je me suis évanouie, il m'a dit d'aller manger une glace. Et Philippe B. à qui j'ai raconté tout ça, lui qui m'a toujours appelée pour me suivre, "docteur Blondez", m'a fait voir par sa plaisanterie à quel point je pouvais être enfantine. Et mille ans plus tard, je suis revenue sur les lieux de ma prime enfance. J'ai vu alors ce que je n'avais jamais vu, voulu oublié de toutes pièces pour ne pas être idolâtre, mais à trop vouloir être non idolâtre on le devient, mieux vaut donc ne pas le refouler, et j'ai vu, de l'or : le soleil, et de la soie chaude et trop douce pour mon palais : la terre et le ciel réunis, le bas comme le haut, et voilà pourquoi je n'ai pas le sens de l'orientation mais celui de l'espace et ce n'est pas seulement parce que je suis une femme. J'en ai marre qu'on me bassine avec ça chaque fois que je parle de mon absence de sens de l'orientation. Le ciel et la terre réunis je dis. La mer. La mer qui a donné la musique aux humains.
La mer, mouvement perpétuel.
La musique vient de la danse et la danse vient du malheur...

